Voyage de Saint-Domingue à Lorient
Voyage de retour de Saint-Domingue vers Lorient mouvementé pour La Favorite qui revient chargée de sucre mais avec un équipage diminué et épuisé. Tempêtes et menace des corsaires anglais vont ponctuer cet ultime trajet.
Le journal de bord vous est présenté ici sous une forme simplifiée et souvent reformulée afin d’en permettre la lecture à ceux qui ne sont pas familiers du langage marin. Certains mots, soulignés en tiretés permettent l’accès à un lexique. Il suffit de placer le pointeur dessus. Chaque jour est accompagné d’un commentaire qu’il suffit de déplier (signe +) ou replier (signe -) selon les besoins. La version intégrale du journal avec les extraits quotidiens du manuscrit est disponible en téléchargement au format pdf.
Le capitaine de Sanguinet a livré sa cargaison de captifs à Cul-de-Sac. Celle-ci a été vendue un bon prix et il a aussitôt entrepris de retransformer sa frégate en retirant la palissade de contention, les cloisons, les bat-flancs et tout ce qui était spécifique au transport des captifs. Dans le même temps, il lance les démarches pour l’embarquement de son nouveau chargement, du sucre.
Vendredi 17 Janvier 1744

Il ne s’est rien passé de remarquable. J’ai commencé à embarquer des sucres. Et le vaisseau la Renommée est parti pour la France. J’ai donné au capitaine Feyet, tous les papiers que j’avais pour la Compagnie.
Commentaire
Des travaux d’aménagement intérieur ont été nécessaires pour transformer à nouveau La Favorite en vaisseau cargo. Vu le peu de temps écoulé depuis le débarquement des noirs, on voit que les cloisons et autres aménagements installés au Sénégal pour accueillir les captifs sont relativement faciles à démonter. C’est d’ailleurs le cas sur tous les navires, même (et surtout) sur les vaisseaux de guerre où le branle-bas de combat nécessite de libérer très rapidement toute la place autour des canons.
Parmi les papiers donnés par le capitaine de Sanguinet se trouve la lettre écrite le 15 déjà évoquée plus haut et destinée à la direction de la Compagnie des Indes.
Mardi 21 Janvier 1744

J’ai envoyé la chaloupe du bord à Léogane prendre des feuillards pour les sucres de la Compagnie à 12″ le paquet.
Commentaire
Le fait d’envoyer la chaloupe jusqu’à Léogane donne une idée des distances entre les différents lieux de mouillage dans la baie de Port-au-Prince.
Le capitaine utilise une abréviation inconnue pour indiquer le prix (il s’agit en fait probablement de sols). Par ailleurs on n’a pas d’indication de la quantité achetée.
Les feuillards étaient des branches refendues de châtaignier ou de saule utilisées pour faire les cerceaux de tonneaux (source Centre National de Ressources Textuelles et Linguistiques). Par la suite le cerclage des tonneaux se fera avec du ruban métallique qui gardera le nom de feuillard.
Une frégate de la Compagnie des Indes, lancée à Lorient le 17/7/1738 porte le nom de Renommée. Les archives de la Compagnie des Indes ne mentionnent cependant à cette époque qu’un voyage dans l’Océan Indien. D’autre part, la lettre qu’il confie au capitaine de ce vaisseau indique que celui-ci est nantais. A vrai dire La Renommée est un nom souvent donné à des navires au 18ème siècle.
Jeudi 23 Janvier 1744

La chaloupe est de retour de Léogane où il m’a déserté 2 hommes nommés Jean Scanvit et Louis Ulvain, matelots.
Le même jour, est arrivé un vaisseau de Nantes, les Deux-Cousins, capitaine Rondinier.
Commentaire
Les hommes envoyés dans la chaloupe se trouvent à Léogane dans des conditions de liberté qu’ils ne connaissent pas à bord. Les 2 hommes cités ont donc voulu profiter de l’occasion pour déserter et donc se lancer dans une aventure personnelle. Il est peu vraisemblable, mais pas exclu, qu’ils aient eu l’intention de se fixer à Saint-Domingue. La communauté blanche est encore réduite avec un risque important d’être arrêté sur dénonciation. Et ils n’ont sans doute guère de chances de se faire embaucher dans une plantation car on y emploie peu de travailleurs blancs. L’espoir des déserteurs qui restent avant tout des marins est plus vraisemblablement de trouver un embarquement mieux payé sur un autre vaisseau. On ne peut pas totalement exclure d’autres causes possibles : l’ivresse, fréquente chez les marins à terre, provoquant des absences à l’embarquement ; l’envie de rejoindre les boucaniers qui représentent une société libre ; l’enrôlement plus ou moins forcé sur d’autres navires…
Jean Scanvit, 14 ans, matelot, originaire de Ploemer.
Louis Ulvain (ou Vevain selon le rôle d’embarquement), 26 ans, originaire de Quimper.
Lundi 27 Janvier 1744

On a fait les funérailles du sieur Laville, capitaine des Deux-Frères-et-la-Sœur.
A 11 heures, le vaisseau le Petit-Robert a parti pour France.
Commentaire
Même si le capitaine Laville n’est pas un collègue de la Compagnie, le capitaine de Sanguinet assiste aux funérailles par esprit de corps.
Beaucoup de vaisseaux commerciaux appartenant à de petits armateurs familiaux portent des patronymes correspondants à leur propriétaires. C’est apparemment le cas ici.
Le vaisseau « Les deux-Frères-et-la-Soeur », de Bordeaux, est arrivé de Port-au-Prince le 7 janvier selon l’entrée du journal à cette date
Lundi 3 Février 1744

J’ai débarqué mon lest.
Commentaire
Sur les vaisseaux à cette époque, le lest*était souvent composé de galets, mais pour la traversée entre le Sénégal et Saint-Domingue, compte tenu de la présence à bord de plus de 500 captifs en sus de l’équipage, le lest était certainement composé de barriques d’eau douce, qui était remplacée à mesure de sa consommation par de l’eau de mer pour maintenir le poids.
Depuis le 17 janvier La Favorite a commencé à embarquer des tonneaux de sucre. Ces tonneaux représentent désormais une charge suffisante pour que l’on puisse vider l’eau des barriques. Seule l’eau nécessaire à l’équipage pendant le voyage de Saint-Domingue à Lorient sera conservée. Ainsi, le vaisseau pourra embarquer davantage de marchandise et on procédera à la manœuvre inverse au déchargement : avant que toute la cargaison soit débarquée, on reconstituera le lest de façon à pouvoir décharger la fin de la cargaison sans risque de chavirage.
Vendredi 14 Février 1744

Arrivé du Néron, de Nantes venant de Léogane et le Jason, capitaines Robert et Ollin, venant du Port-au-Prince.
Commentaire
Avec des moyens de manutention très rudimentaires, l’embarquement de la cargaison est extrêmement lent. Le capitaine passe son temps à observer les mouvements insignifiants des vaisseaux à l’intérieur de la baie, mais les note consciencieusement comme le prévoit le règlement.
On comprend que le capitaine Robert commande Le Néron tandis que le capitaine Ollin commande Le Jason.
Samedi 15 Février 1744

Est arrivé de Saint-Marc le vaisseau l’Aimable-Jeanne, de Bordeaux, capitaine monsieur Robert.
Commentaire
Il faut supposer qu’il n’y a pas de confusion et qu’il y a bien deux capitaines Robert, l’un commandant Le Néron (voir le jour précédent) et l’autre commandant L’Aimable Jeanne.
Saint-Marc qui se trouve à l’entrée de la baie de Port-au-Prince, au Nord-Ouest du lieu de mouillage de La Favorite.
Jeudi 27 Février 1744

Est arrivé un bateau de Léogane de 70 tonneaux. Il y a 1 mois qu’il est parti de la Martinique, m’a assuré qu’il y avait un vaisseau de la Compagnie des Indes, la Comtesse, capitaine monsieur Castillon, qui était au carénage, qu’il y avait aussi un vaisseau de roi qui a amené un autre général en la place de monsieur de Champigny.
Commentaire
La Comtesse est une frégate de 350 tonneaux appartenant à la Compagnie des Indes. Pour cette campagne, elle porte 20 canons et 81 hommes d’équipage. Commandée par Antoine-Paul de Castillon, elle est arrivée à La Martinique en provenance d’Afrique (Gabon) fin août 1743 et en repartira le 11 mars 1744, pour rentrer à Lorient. Le hasard fera que le capitaine de Sanguinet aura l’occasion de commander La Comtesse de janvier à mars 1746 pour une courte campagne de Lorient à La Rochelle puis Bordeaux et retour à Lorient.
Jacques Charles Bochart, marquis de Champigny avait été nommé Gouverneur Général des Isles du Vent en 1727. En 1744, à 71 ans, il est remplacé par Charles de Thubières, marquis de Caylus.
A défaut de courrier et de nouvelles officielles, les informations circulent de bouche à oreille de capitaine avec bien sûr tous les risques de déformation et de rumeurs.
On peut penser que tous les mouvements de navires ne sont pas consignés puisque la dernière entrée du journal remonte à 12 jours. Depuis le 15 février aucun événement n’a été jugé assez important pour justifier d’une entrée au journal.
Le remplacement de M. de Champigny devait sans doute être un événement d’importance puisqu’il était en poste depuis 17 ans. Cependant la responsabilité du Gouverneur Général des Isles du Vent n’englobait plus Saint-Domingue depuis 1714, mais seulement les Petites Antilles. En 1744, Saint-Domingue est gouvernée par Charles Brunier, marquis de Larnage depuis 1737. Malade, il décédera à Petit-Goâve (Saint-Domingue) à 59 ans, le 19 novembre 1746.
Samedi 29 Février 1744

A 11 heures ½ du soir, est décédé le nommé Jean Valloire, maître tonnelier. Il est de Lorient âgé de (blanc) ans, marié et Claude Loget, déserteur.
Commentaire
Jean Valloire, 36 ans, maître tonnelier, originaire de Lorient.
Selon le rôle d’équipage, Claude Loger était un matelot embarqué au Sénégal comme passager pour la France. Il a donc déserté ce jour-là, sans qu’il en soit fait mention dans le corps du journal.
La situation de Claude Loger est ambiguë. Il apparaît sur le rôle de débarquement comme matelot passager, embarqué au Sénégal le 26/10/1743, à destination de Lorient. S’il est noté déserteur à Saint-Domingue, c’est probablement qu’il avait été intégré à l’équipage et non pas seulement considéré comme passager. Cependant, il pouvait être effectivement passager, mais se trouver sous contrat avec la Compagnie et n’être donc pas libre de sa destination. Dans d’autres rôles de la même époque, on trouve la distinction entre les matelots embarqués d’autorité et ceux embarqués de gré. Par ailleurs, un matelot passager pouvait percevoir ou pas une solde. Aucune solde n’est indiquée pour Claude Loger sur le rôle.
Jeudi 5 Mars 1744

A 5 heures ½ du soir est arrivé un petit navire de La Rochelle, venant de Léogane.
Commentaire
Pas d’information majeure depuis une semaine. Le capitaine se contente de noter un mouvement de navire qui pourrait paraître relativement insignifiant pour éviter un trop long silence dans son journal.
Ce qui est intéressant n’est pas tant la courte étape depuis Léogane que le fait que le navire vient de La Rochelle. Il donne ainsi une indication des échanges transatlantiques et des informations sur d’éventuels concurrents de la Compagnie.
Dimanche 8 Mars 1744

A 10 heures du soir, est parti le petit vaisseau de La Rochelle pour Saint-Marc.
Commentaire
Le modeste mouvement de ce petit vaisseau dont le nom n’est même pas donné constitue un événement qui peut sembler mineur. Mais en le relatant dans le journal de bord, le capitaine montre ainsi qu’il est toujours bien à son poste.
Mardi 10 Mars 1744

Le vaisseau le Maréchal-de-Broglie, de Nantes, capitaine le sieur Bocandé, arrivé de Léogane.
Commentaire
Le Maréchal de Broglie est un navire négrier de 150 tonneaux construit à Nantes en 1743 et appartenant à François Gauvin. A noter que Victor-Marie de Broglie (1647-1727), Maréchal de France depuis 1724 était le fils de Francesco-Maria di Broglia (1611-1656) un Piémontais naturalisé français. Son fils François-Marie de Broglie (1671-1745) sera fait Duc par Louis XV en 1742.
Samedi 14 Mars 1744

Est arrivé un vaisseau de La Rochelle, capitaine Normandin, venant du Port-au-Prince.
Commentaire
La Rochelle, comme Bordeaux, a tenté, sans y parvenir, de rejoindre le niveau de Nantes en matière de traite négrière.
Dimanche 15 Mars 1744

A 5 heures ¾ du soir est arrivé le vaisseau le Conquérant, de Nantes, venant de Léogane, capitaine Guérineau.
Commentaire
De nombreux vaisseaux ont porté ce nom. Les caractéristiques de celui-ci restent pour l’heure inconnues.
Vendredi 20 Mars 1744

A 4 heures du soir, est arrivé un grand bateau venant du Lamentin, de 90 tonneaux.
Le même jour, à 10 heures du soir, est décédé le nommé Jean Stanguennec, de Pont-Scorff, âgé de 28 ans, embarqué comme valet.
Commentaire
On remarque la hiérarchie entre la désignation de vaisseau et celle de bateau. Même jugé grand (90 tonneaux) un bateau est plus petit qu’un vaisseau.
Ce 20 mars, le capitaine adresse un nouveau courrier à la Compagnie dans lequel il rappelle celui du 15 janvier et fait état de la situation avant un départ prévu pour le mois suivant.
Mardi 24 Mars 1744

Continué à embarquer du sucre.
A 10 heures du soir, est décédé le Révérend Père Fournier, Cordelier aumônier dudit vaisseau, natif de Fougères, âgé de 29 ans, mort et enterré par le curé du Cul-de-Sac.
Commentaire
Les relations entre le capitaine et l’aumônier n’étaient sans doute pas des plus chaleureuses, notamment en raison de l’attitude de celui-ci au Sénégal. Mais l’importance d’un prêtre à bord est probablement très grande à cette époque et la mort de l’aumônier laisse La Favorite en situation préoccupante pour le retour en France.
Vendredi 27 Mars 1744

A 7 heures ¼ du soir, est décédé à mon hôpital, Georges Acral, matelot de Quimperlé, âgé de 19 ans.
Commentaire
Le terme « mon hôpital » est trompeur. On dirait sans doute plus volontiers aujourd’hui « mon infirmerie » (voir 1er janvier 1744).
Georges Acral, 19 ans, matelot, est noté originaire de Lorient sur le rôle de l’équipage.
Jeudi 2 Avril 1744

A 2 heures après midi, est arrivé le vaisseau l’Africain de La Rochelle, venant de la côte de Juda d’Anamabou, chargé de 408 noirs, capitaine Camille Maret. Il m’a dit n’avoir pas vu l’employé que la Compagnie y avait envoyé et que le fils du roi y était mis comme les autres noirs du pays.
A 1 heure après minuit, le vaisseau le Conquérant est parti pour Léogane.
Commentaire
Anamabou (actuellement Anomabu, ville du Ghana), sur la Côte de Juda est alors sous domination anglaise. Début 1744, la guerre entre la France et l’Angleterre n’est pas encore déclarée (malgré un conflit relatif à la Succession d’Autriche dans lequel les deux pays sont militairement engagés dans des camps opposés) et les relations commerciales avec les territoires tenus par les Anglais sont encore possibles. Néanmoins, la Compagnie des Indes n’y est sans doute pas aussi bien implantée qu’au Sénégal, par exemple. La difficulté à retrouver sur place l’employé de la Compagnie illustre assez bien la précarité de la présence française.
Parmi les captifs figure le fils d’un roi local, peut-être capturé et asservi par une tribu rivale. Pour le négrier, un captif acheté est un esclave parmi les autres. Cependant, au sein de la population noire déportée, les hiérarchies antérieures à la captivité ont souvent continué à se manifester, même après la déportation, et certains captifs peuvent avoir conservé, de ce fait, une grande autorité sur leurs congénères.
Vendredi 3 Avril 1744

A 3 heures du soir, est arrivé le vaisseau le Duc-de-Penthièvre, de Nantes, capitaine Bertin, de Léogane.
Ce même jour, j’ai fini d’embarquer le sucre au nombre de 342 barriques.
Commentaire
L’embarquement des barriques de sucre a commencé le 17 janvier. On mesure alors le temps nécessaire (76 jours) pour charger de 342 barriques un vaisseau de la taille de La Favorite. Il faut se souvenir que le navire n’est pas à quai et que l’embarquement se fait au moyen de chaloupes qui font la navette avec le rivage.
Dimanche 5 Avril 1744

A 10 heures du matin, est décédé le nommé Yves le Moulec, de Guéméné, âgé de 33 ans, coq du vaisseau, marié à Lorient.
Commentaire
Le rôle d’embarquement signale Yves Moulec comme coq alors que celui de débarquement le note également comme matelot. L’un n’empêche pas l’autre et plusieurs membres d’équipages ont une double fonction. D’ailleurs cette fonction n’est certainement pas restée vacante après ce décès.
Lundi 6 Avril 1744

Le vaisseau le Jeune-Paul, de Bordeaux, capitaine le sieur du Bessin, est arrivé de Léogane.
Commentaire
Le chargement est terminé depuis 3 jours. La Favorite doit encore attendre les formalités administratives et des conditions météo favorables avant de pouvoir appareiller.
Mardi 7 Avril 1744

A 10 heures du soir, je suis parti pour Léogane et le Petit-Goâve avec mon écrivain et le 2ème maître pour aller prendre mes expéditions.
Monsieur Baugé m’a fait voir l’état de vente des noirs.
Commentaire
Bien que l’information ne soit pas précisée, on peut penser que c’est à bord de la chaloupe que le capitaine et ses collaborateurs se rendent à Léogane d’abord puis à Petit-Goâve.
Le capitaine a eu accès chez le correspondant de la Compagnie, à l’état de vente des noirs. Il sait à quel prix ils ont été vendus aux planteurs (voir jour suivant).
Samedi 11 Avril 1744

La vente des noirs monte à 430 420 £, sur quoi il y a quelques frais et vivres qui ne dépassent pas 420 £
Au soir, j’ai été de retour, ayant tous les papiers en état. Il n’y a plus que les écritures du correspondant qui me retiennent. Pendant ce temps, je fais apprêter le vaisseau. Je fais donc un golderon1 avant mon départ.
Commentaire
A titre de comparaison, la construction à Granville cette même année 1744, du Conquérant, un navire corsaire de 160 tonneaux armé de 38 canons, a coûté, fabrication, gréement, armement et équipement complet, la somme de 103 000 livres. (Source : www.marins-granvillais.fr).
Dimanche 19 Avril 1744

Hier au soir, sur les 5 heures, je suis venu à bord avec le correspondant de la Compagnie des Indes qui m’a remis tous les papiers concernant mon expédition.
A 6 heures, j’ai fait désaffourcher et à 3 heures du matin, avec la brise de terre de l’Est, très faible, j’ai appareillé et gouverné pour passer au Nord des îles de la Madeleine.
Commentaire
La Favorite reprend enfin la mer après plus de trois mois d’immobilisation à Saint-Domingue. Cette fois elle est en configuration de navire marchand, chargée de barriques de sucre à destination de la France.
Le phénomène de brise de terre et de brise de mer est très utile en navigation à la voile dans ces secteurs. Les variations de températures au cours des cycles jour/nuit ne se fait pas à la même vitesse à terre et en mer. Les échanges avec l’atmosphère se font donc de façon décalée. La nuit, la mer réchauffe l’air et crée ainsi une petite dépression qui aspire l’air venant de terre. Les pêcheurs utilisent cette brise pour partir en mer. Peu à peu, le système s’essouffle au fur et à mesure que le soleil réchauffe le sol et s’inverse en fin de journée, ce qui permet de rentrer, toujours au portant.
Les relèvements, que nous ne présentons pas ici, ne sont pas tous cohérents, encore une fois. Il est possible que le capitaine indique des distances prise sur sa carte (relativement fausse).
Les recommandations de navigation de l’époque étaient de ne pas craindre de s’approcher de la côte de Saint-Domingue mais d’éviter celle de la Gonave où les fonds sont moindres.
Lundi 20 Avril 1744

De midi à 4 heures du soir, vent de Nord-Ouest ¼ Ouest. J’ai gouverné au Nord ¼ Nord-Est 3° Est à 1 lieue de la Gonave.
Commentaire
Avec un vent très faible et inégal, la navigation dans ce secteur où les récifs de coraux abondent, demande certainement une très grande vigilance. Les variations d’orientation de ce vent impliquent de multiples changements de cap.
Mardi 21 Avril 1744

Vu un vaisseau français. Le courant porte au Sud.
Commentaire
En navigation côtière, le capitaine note essentiellement des relèvements que nous ne présentons pas sur cette page.
La carte dont dispose le capitaine est assez sommaire et tous les reliefs de la côte n’y sont pas nommés. De plus, les positions qu’elle donne sont parfois un peu erronées. Le capitaine donne donc un maximum de détails sur ce qu’il voit pour permettre des corrections et améliorations dans des versions futures.
Mercredi 22 Avril 1744

Grand frais. Mer grosse.
Hier, sur les 3 heures après midi, j’ai vu 2 vaisseaux.
A 6 heures du soir, j’ai vu un des vaisseaux du jour précédent. Il a viré de bord et a mis pavillon blanc. Je lui ai mis le mien.
Commentaire
Ce navire suit une route assez similaire à La Favorite puisqu’elle le rencontre de nouveau. Il tire donc des bords, lui aussi, en faisant alternativement un cap à 6 quarts de part et d’autre du vent de Nord Nord-Est. A l’occasion de cette nouvelle rencontre, il vire de bord tribord amure, ce qui le rapproche de la route actuelle de La Favorite pour tenter d’entrer en contact.
Le pavillon blanc est celui de la marine de guerre royale au début du 18ème siècle mais à partir de 1739, les vaisseaux de la Compagnie des Indes furent autorisés à arborer ce pavillon puis dans les années suivantes ce privilège a été étendu à toute la marine marchande jusqu’à la Révolution (source Histoire du drapeau français – Société française de vexillologie). Il s’agit donc ici d’une reconnaissance mutuelle. Certains vaisseaux de guerre avaient pour mission de protéger le commerce maritime contre la piraterie en temps de paix, contre les attaques ennemies en temps de guerre. C’est peut-être le cas ici.
Le passage entre le Cap Saint-Nicolas à l’extrême Nord-Ouest de Saint-Domingue, et la pointe Sud-Est de Cuba est délicat avec une mer plus formée et un vent assez défavorable. Mais le passage est obligé pour repartir vers la France.
Même si la France n’est pas officiellement en guerre, on constate une grande prudence de la part des vaisseaux, les actes de piraterie étant fréquents à cette époque dans ce secteur.
Jeudi 23 Avril 1744

Sur les 6 heures j’ai eu connaissance de la Grande Inague depuis le Nord jusqu’au Nord-Ouest ¼ Nord à une distance de 5 à 6 lieues qu’on ne voit pas de loin du côté Ouest.
A midi j’ai vu à la pointe du Ouest Sud-Ouest une carcasse de vaisseau sur les cayes à environ ¼ de lieue de terre.
Commentaire
La découverte d’une épave a probablement renforcé la vigilance du capitaine. La navigation dans ce secteur mal connu avec de nombreux hauts-fonds rocheux et une carte imprécise et incomplète est particulièrement délicate.
Vendredi 24 Avril 1744

A 5 heures du soir, j’ai eu connaissance des Hogsties, qui sont comme 2 petits bancs de sable blanc, très peu élevés. Sur la plus au Sud il paraît comme un vaisseau perdu ou une grosse roche à la distance de 3 lieues.
A 4 heures ¾ j’ai eu connaissance des îles au Château et de l’île d’Aklin, assez vive avec quelques mondrains. On ne peut les voir que de 6 lieues.
A 6 heures, j’ai eu connaissance des îlots Miraporvos lesquels sont très bas et à ras de l’eau. Le plus au Sud très blanc.
Les deux plus Nord des îles au Château sont deux petits îlots de rien. La plus Nord est la plus élevée, comme un château.
Suivant le relèvement et ma hauteur, je trouve que l’île la Fortune ainsi que les autres du débouquement sont marquées sur le plan de monsieur Frézier de 10′ plus au Nord qu’ils ne le sont.
Commentaire
Le capitaine doit traverser les Bahamas, une zone encore mal connue à l’époque, comportant de nombreux îlots rocheux et bancs de sable.
Certaines des indications de cap suivi, de route et de distance effectuées sont incohérentes, comme plusieurs fois au cours de ces voyages. Les informations ne sont pas suffisamment complètes pour une reconstitution détaillée du trajet de cette journée. On connaît néanmoins, grâce aux îlots rencontrés, les lieux de passage de La Favorite.
Plus encore qu’ailleurs, ses relèvements seront utiles pour améliorer la cartographie, surtout si, comme c’est le cas ici, il relève des différences entre la carte et la réalité. Cependant, les navires marchands n’étaient pas bien adaptés pour cette mission. Il faudra attendre le début du 19ème siècle, que des expéditions topographiques avec des équipes de spécialistes viennent faire des relevés précis pour que les cartes s’améliorent vraiment.
On comprend pourquoi cette zone a été souvent un lieu de naufrage pour des vaisseaux aussi bien civils que militaires, jusqu’à ce que la cartographie devienne précise et conforme à la réalité.
Samedi 25 Avril 1744

J’ai gouverné jusqu’à 3 heures pour aller prendre connaissance de l’île de Crooked Island, suivant le plan de monsieur Frézier. J’en ai eu connaissance au Nord-Est Elle me parut d’abord comme plusieurs îlots. On ne doit pas l’approcher à moins de 4 lieues à cause d’un récif qui est à la pointe du Nord-Ouest de Crooked Island.
C’est d’où je fixai mon point de départ, en transposant la latitude dudit lieu 22° 52′ latitude Nord et 301° 50′, ce qui fait aujourd’hui par les 302° 23′ et les 23° 55′ de latitude observée N.
A 2 heures ½, vu l’Île Longue à 6 lieues. Elle est 10 lieues à l’Ouest de la pointe Nord de Crooked Island.
Cinglant avec les quatre voiles majors
J’ai fait détalinguer les câbles, me comptant débouqué.
Commentaire
Le débouquement consiste donc à naviguer d’île en île, en suivant un itinéraire déjà établi. Le dernier point remarquable représente également la dernière certitude de longitude. Le reste du chemin se fera uniquement à l’estime jusqu’à voir et reconnaître la terre à l’arrivée.
Une fois passé le canal anglais, le capitaine se considère comme débouqué, c’est-à-dire sorti de la situation périlleuse que représente le passage entre les îles, compte tenu des récifs connus et inconnus. Il a fait « détalinguer» c’est-à-dire libérer les ancres, prêtes jusque-là à une utilisation d’urgence au cas où il aurait fallu stopper le vaisseau in extremis pour éviter un échouement sur des récifs ou des bancs de sable. Le capitaine savait parfaitement que sa carte marine du secteur était imprécise et incomplète.
Les anglais élaborèrent les premiers ce parcours, appelé débouquement anglais, pour le retour depuis la Jamaïque vers l’Europe. Cette route est également nommée débouquement Crooked sur la carte de Buttet (1723) ou celle de Bellin (1732) et d’autres.
La longitude n’est sans doute pas calculée par le capitaine pour son point de départ de la traversée de l’Atlantique. Les points de passage, qui devaient servir de base de départ pour les estimes, avaient probablement fait l’objet de relevés spécifiques plus précis (notamment de longitude) que les capitaines devaient connaître. En l’occurrence les coordonnées sont plutôt bonnes et on ne voit pas comment il aurait pu calculer lui-même sa longitude.
Si la latitude du point de départ est relativement correcte, on note un décalage d’environ 25′ vers l’Ouest par rapport à la réalité (plus de 20 milles nautiques). Ceci illustre encore une fois les difficultés et les dangers de la navigation à cette époque.
Dimanche 26 Avril 1744

Vent de l’Est au SE. Temps à grains. La mer houleuse. Petit frais. J’ai fait gouverner du Nord Nord-Est au Nord-Est. Cinglant à toutes voiles.
On voit beaucoup de goémon, oiseaux et poissons.
Je prévois qu’il me faudra peut-être passer à l’Ouest de la Bermude
Commentaire
La Favorite a nettement accéléré l’allure. Le vent est relativement favorable (au-delà du travers) et la navigation peut se faire plus librement en l’absence de terres à surveiller. Toutes ces conditions permettent d’établir davantage de voiles.
Cependant, la direction à venir du vent ne permet pas encore de déterminer s’il conviendra de passer à l’Est ou à l’Ouest de l’archipel des Bermudes. Un passage à l’Ouest (et donc ensuite au Nord) permettrait de raccourcir un petit peu la route du retour.
Lundi 27 Avril 1744

Vents de l’Est Nord-Est à Est ¼Sud-Est. Petit frais. Temps beau. Belle mer. Cinglant à toutes voiles du Nord ¼Nord-Est au Nord-Est¼Nord.
Commentaire
Compte tenu de la direction du vent, La Favorite ne peut guère espérer une route plus directe vers l’Europe. De plus, la capitaine sait que pour toucher de bons vents portants il doit monter encore plus au Nord.
Mardi 28 Avril 1744

A 5 heures du matin, vu un vaisseau à l’Ouest Nord-Ouest faisant route au Nord Nord-Est.
A 8 heures, je ne l’ai plus vu.
Il a passé de grands bancs de goémon d’1/3 de lieue
Commentaire
La présence de goémon en abondance peut indiquer des hauts-fonds proches ou même des terres non indiquées sur la carte. D’où une particulière vigilance et la consignation de cette observation sur le journal.
Mercredi 29 Avril 1744

A minuit, petit frais. Gouverné au Nord-Est ¼Nord pour me mettre au plus tôt au Nord de la Bermude.
Le temps beau et chaud. La mer fort unie. Cinglant à toutes voiles. J’a fait gréer les bonnettes hautes et basses. Vu des marsouins et autres poissons.
Commentaire
Le vent mollit et La Favorite avance plus lentement. En faisant gréer les bonnettes de grand-voile, de grand hunier, de misaine et de petit hunier, le capitaine espère reprendre un peu de vitesse.
Il sait que quand il aura passé les Bermudes, il sera sorti d’affaire, sans obstacle jusqu’à l’arrivée. Il trace sa route pour passer au Nord de l’archipel. En effet, la rotondité de la terre fait que cette route est un peu plus courte qu’en passant au Sud. On verra plus tard ce qu’il en a été.
Le marsouin est un mammifère. Au 18ème siècle, il n’y avait pas de distinction avec le dauphin et les cétacés étaient considérés comme des poissons.
Jeudi 30 Avril 1744

Presque calme jusqu’à 1 heure après minuit où il a fraîchi. J’ai continué la route du Nord-Est ¼Nord. Les élans au Nord. Le temps beau. Mer belle. Cinglant à toutes voiles.
Commentaire
La Favorite continue à monter vers le Nord pour aller chercher des vents plus favorables et une route plus courte.
Vendredi 1er Mai 1744

Vents de Sud Sud-Ouest. Beau petit frais. Le temps gras. Belle mer. Cinglant à toutes voiles.
Vu un bateau dans le Sud faisant route au Nord-Ouest.
Commentaire
Le vent a tourné en même temps qu’il se renforçait et, désormais à un quart du vent arrière, La Favorite est à son allure préférée. Le capitaine tient jusqu’ici une route parfaite pour son retour mais la météo amorce un changement, les vents ont commencé à virer au Sud Sud-Ouest. On sent qu’une dépression est en train de les rattraper.
Samedi 2 Mai 1744

Les vents du Sud Sud-Ouest au Sud-Ouest, grand frais. La mer un peu grosse. Temps gras et à grains. Pluie et tonnerre. J’ai continué la route du Nord-Est ¼Nord jusqu’au matin et mis ensuite la route au Nord. Depuis hier avec les quatre voiles majors.
Commentaire
Le capitaine navigue au mieux sous l’orage avec un vent qui a beaucoup tourné et qui laisse penser que la dépression les a doublés et qu’ils se trouvent maintenant dans un ciel de traîne.
Dimanche 3 Mai 1744

Vents de Nord ¼Nord-Est au Nord Nord-Est. Grand vent. Mer grosse. Cinglant avec les quatre voiles. Gouverné à l’Est quelques degrés Sud.
Un ris aux huniers. Le temps à grains fort obscur.
Hier, sur les 5 heures, j’ai eu connaissance de 2 vaisseaux dans le Sud Sud-Ouest, faisant route à l’Est à une distance de 3 lieues.
Toute la nuit temps inconstant et par bourrasques. Il fait bien froid. Pris de petits oiseaux, apparemment de la Bermude que le vent a emportés.
Commentaire
Le centre de la dépression ayant maintenant dépassé La Favorite vers l’Est, les vents sont désormais orientés au Nord Nord-Est et le capitaine est obligé d’infléchir sa route pour partir plein Est.
Le vent n’est donc plus favorable à une route directe vers la France mais La Favorite file néanmoins à bonne vitesse. A l’issue de cette journée il n’est plus possible pour le capitaine d’envisager une route au Nord des Bermudes d’autant plus que ses cartes placent l’archipel 2° 10′ trop à l’Ouest. Il sait maintenant que son trajet sera plus long de quelques jours.
Lundi 4 Mai 1744

Vents du Nord Nord-Est au Nord-Est ¼Nord, grand frais. La mer grosse. Temps inconstant, à grains, cependant moins fort. Cinglant avec les 4 voiles majors un ris aux huniers. Gouvernant de l’Est à l’Est ¼Sud-Est quelques degrés Sud.
Commentaire
La Favorite navigue toujours sous voilure réduite à cause de la force du vent et sa route s’est encore incurvée vers le Est Sud-Est.
Mardi 5 Mai 1744

Les vents au Nord Nord-Est, petit frais. Le temps gras. La mer grosse. Temps chaud. Ce matin, il a calmé tout plat. J’ai fait tendre les haubans et à 10 heures, il a fraîchi un peu du Sud-Ouest.
Toute la nuit j’ai gouverné à l’Est et Est ¼Sud-Est. Et en faisant la route du Nord-Est toute directe, je passerais à 26 lieues de la Bermude, mais je vais faire le Nord-Est ¼Est pour en passer au moins à 40 lieues au Sud.
Commentaire
Après le coup de vent, il est nécessaire de retendre les haubans qui sont en chanvre et non pas métalliques comme maintenant et ont tendance à s’allonger.
Le vent a de nouveau viré au Sud-Ouest avec l’éloignement de la dépression. La Favorite va pouvoir reprendre une route vers son objectif.
L’archipel des Bermudes est un archipel corallien composé de 123 îles et îlots. Il est bien compréhensible qu’à l’époque, doté d’une carte peu précise et peut-être incomplète, le capitaine juge plus prudent de modifier sa route pour passer à au moins 40 lieues de l’île principale. Il prend ensuite la décision de modifier enfin son cap pour reprendre la direction de la France.
Mercredi 6 Mai 1744

Les vents du Sud-Ouest, petit frais.
A 6 heures, il a un peu fraîchi. Je gouverne au Nord-Est jusqu’à minuit où j’ai mis au Nord-Est ¼Est, cinglant à toutes voiles. Temps beau, de la brume dans le Nord-Ouest. Mer belle.
Le milieu de la Bermude au Nord-Ouest à 30lieues.
Commentaire
Une fois passé l’archipel, le capitaine peut profiter de la nouvelle orientation du vent et remonter plus au Nord pour profiter des vents plus favorables.
Jeudi 7 Mai 1744

Vents variables du Sud-Ouest au Nord ¼Nord-Ouest, petit frais. Ce matin presque calme. Cinglant à toutes voiles, j’ai tenu la route du Nord-Est ¼Est. Un temps beau et chaud. Belle mer.
Commentaire
Le capitaine note d’abord que le vent est « petit frais » puis il ajoute « presque calme« . Pourtant La Favorite a parcouru 34 lieues sur une journée, ce qui représente une distance très raisonnable. Le vent n’était donc pas si « calme« .
Vendredi 8 Mai 1744

Les vents du Nord-Ouest au Sud Sud-Ouest, petit frais. La mer presque calme.
A 8 heures, un peu fraîchi. J’ai continué la route du Nord-Est ¼Est. Le temps beau. Cinglant à toutes voiles. Il fait chaud.
Vu des frégates et oiseaux qui vont au large.
Vu hier à 4 heures ½ du soir un bâtiment brigantin dans l’Ouest faisant route au Sud Sud-Est. Il est passé derrière moi à 1 lieue½.
Commentaire
A petite vitesse, le capitaine a tout loisir d’observer les oiseaux et les bateaux croisés. Le brigantin fait route inverse et n’est donc pas dangereux.
Samedi 9 Mai 1744

Vents du Sud-Ouest ¼Ouest à Ouest Sud-Ouest, bon frais. Mer grosse ce matin. Temps gras. Grenasse et pluie. J’ai toujours continué ma route. Les élans à l’Est. La lame du Nord fait beaucoup rouler le vaisseau.
Commentaire
La Favorite navigue maintenant avec un vent arrière assez fort. C’est une allure où un voilier est fortement soumis au roulis. De plus, une grosse houle qui prend le vaisseau par le travers augmente beaucoup le phénomène.
On peut facilement imaginer que les conditions de navigations sont assez pénibles pour l’équipage qui doit cependant rester mobilisé compte tenu de la vitesse et de l’état de la mer.
Dimanche 10 Mai 1744

Vents variables du Sud au Nord-Ouest ¼Nord. Temps très inconstant, à grains, pluie, sombre, éclairs. Presque calme. La mer fort grosse venant du Nord-Ouest fait beaucoup rouler, capable de faire démâter.
Au matin, le temps est devenu plus beau. Cinglant à toutes voiles et quelquefois tout cargué.
Et j’ai estimé avoir dérivé dans le Nord 3 lieues par cette grosse lame en 24 heures.
Commentaire
Il est un peu étonnant que le capitaine attribue une dérive vers le Nord à une lame venant elle-même du Nord-Ouest. Est-ce que le courant Nord-Atlantique serait à l’origine de cela ?
Le vent est inconstant et la mer est encore très forte. La Favorite roule donc énormément. Les voiles, peu remplies, n’exercent pas de pression latérale sur les mâts et, à chaque mouvement de balancier, ceux-ci risquent de casser.
Le fait que le capitaine évoque des risques de démâtage en raison de la houle donne une indication de l’importance de celle-ci, reliquat du passage de la dernière dépression.
Cela fait maintenant 1 an que La Favorite a quitté Lorient.
Lundi 11 Mai 1744

Les vents d’Ouest à Ouest Sud-Ouest, petit frais. Le temps beau. Cinglant à toutes voiles à la route du Nord-Est ¼Est. La mer un peu plus belle venant du Nord-Ouest. Lorsque le vent se calme elle devient plus grosse. Cela me fait une différence de 11′ plus au Nord.
Commentaire
Toutes voiles dehors, avec un bon vent à un quart de l’arrière et une mer qui reste assez houleuse, les conditions de navigation ne sont pas idéales mais permettent quand même de bien progresser.
Mardi 12 Mai 1744

Les vents ont varié de l’Ouest à l’Est en passant par le Nord. Cinglant à différentes routes depuis l’Est Nord-Est à l’Est Sud-Est. Presque calme. A toutes voiles. La mer venant toujours du Nord-Ouest, assez belle. Le temps beau aujourd’hui. Je trouve les eaux changées.
Commentaire
Le changement de temps et d’état de la mer qui est peut-être lié à l’entrée dans la veine du Gulf Stream n’échappe pas au capitaine. Le calme soudain avec un vent tournant ne présage rien de bon.
Mercredi 13 Mai 1744

Les vents de l’Est à l’Est ¼Nord-Est et l’Est ¼Sud-Est, presque calme. Cinglant à toutes voiles au plus près du vent. Gouverné du Nord au Nord-Est ¼Nord. Belle mer. Le temps beau.
Vu du goémon d’une autre forme en corne de cerf, comme de la giroflée et quelques tortues.
Commentaire
A cette époque, la navigation «au plus près» n’est évidemment pas la même qu’aujourd’hui et les capacités des navires à remonter le vent sont limitées à 6 quarts (67°30′, voir la rose des vents dans les instruments de navigation) du lit du vent, sans tenir compte de la dérive. Le temps «presque calme» impose de porter toute la toile pour pouvoir progresser malgré tout.
Les tortues luth utilisent le Gulf Stream durant leur migration vers le Nord après la ponte sur les côtes entre la Guyane et la Floride. Il est probable que c’est à cette occasion que La Favorite en a fait la rencontre.
Il existe une espèce de plantain surnommée «corne de cerf» qui pousse facilement en bordure de littoral. Il est possible que le capitaine ait confondu, même si ce plantain n’a vraiment rien de commun avec la giroflée. Il existe également une algue «corne de cerf», plaie des aquariophiles. On doute qu’il s’agisse d’elle.
Jeudi 14 Mai 1744

Vents variables de l’Est, Est ¼Nord-Est et Est ¼Sud-Est. Petit frais, presque calme. Gouverné au plus près du vent, le cap du Nord au Nord Nord-Est et Nord-Est ¼Nord. La mer belle. Le temps chaud. Cinglant à toutes voiles au moindre souffle et quelquefois tout cargué. Il faut qu’il y ait des courants qui portent à l’Est, ce qui donne la différence.
Commentaire
Malgré tous les efforts du capitaine, La Favorite se traîne dans le tout petit temps.
Lorsque le vent est trop faible les voiles, qui ne servent plus à rien, sont carguées afin de ne pas les user par leur frottement contre les mâts, cordages, poulies… mais dès que c’est possible, l’ensemble de la garde-robe est envoyé.
Le capitaine s’étonne du résultat de son estime qui le place aussi loin à l’Est. Les courants sont bien sûr à prendre en compte. On verra cependant plus loin que, comme pour la traversée du Sénégal vers St Domingue, il se croit plus avancé qu’il ne l’est réellement.
Vendredi 15 Mai 1744

A 1 heure, vu un petit brigantin à l’Est, faisant route à l’Ouest Nord-Ouest avec le peu de vent de Sud-Est qu’il faisait et moi j’avais calme. Il a approché à 1 heure ½ et puis a cargué ses voiles. J’avais les miennes de même à cause du calme. Il m’a semblé qu’il a fait voir un pavillon rouge. Apparemment il a pris mon artimon qui était dehors comme signal. Il a fait plusieurs bordées et manœuvres auxquelles je n’ai point répondu, ensuite il a mis pavillon blanc. À 3 heures ½, comme il est venu un petit vent de Ouest, il a tenu la même route que moi à l’Est ¼Nord-Est et j’ai continué ma route. A 4 heures, il a fait route au Sud Sud-Ouest et au soir je ne l’ai plus vu.
Les vents toujours un peu augmentés. J’ai cinglé à toutes voiles. La nuit a été assez belle. Petites grenasses sans vent, une petite brume grasse. La mer belle.
Commentaire
Le brigantin est un navire qui a été beaucoup utilisé par les pirates. Il semble cependant bien plus inquiet qu’agressif. Ne connaissant pas la nationalité de La Favorite, il a peut-être d’abord pensé qu’il s’agissait d’un vaisseau anglais. De plus, même s’il est assez manœuvrant, il reste un navire nettement plus petit que La Favorite et pas obligatoirement en position de force.
Il faut se souvenir que la France avait officiellement déclaré la guerre à l’Angleterre le 15 mars précédent (guerre de succession d’Autriche) mais que dans les faits, la France et l’Angleterre étaient en conflit au moins depuis juin 1743 où, à Dottingen (Bavière) un piège avait été tendu par les Français aux troupes anglaises qui combattaient dans le cadre de la coalition, et il s’en était fallu de peu que le roi d’Angleterre, Charles II, n’ait été fait prisonnier.
Samedi 16 Mai 1744

Les vents de l’Ouest ¼Sud-Ouest au Ouest Nord-Ouest, bon frais. Le temps beau le jour. Cinglant à toutes voiles à l’Est ¼Nord-Est. La nuit, temps à grains, pluie abondante. La mer belle. Ce matin beau.
Vu quelques oiseaux noirs avec le bout de la queue blanc nommés lanque (?) et taille-vent.
Dans un grain, les vents sont venus jusqu’au Nord Nord-Ouest et puis sont revenus.
Commentaire
Le vent arrière s’est renforcé et même s’il est inconstant dans sa force et dans sa direction, il permet à La Favorite de filer à bonne vitesse.
Les cartes océaniques de l’époque sont marquées de nombreuses points notés «Vigies». Ces repères correspondent à des retours d’information des navigateurs et indiquent des dangers estimés. En conséquence, les capitaines de navire s’écartent de ces zones par prudence et ces illusions persistent. Néanmoins nous n’avons pas trouvé de carte montrant une île dans ce secteur. Rattaché au système de coordonnées actuel, le capitaine donne la position de La Favorite à 38° 25′ Nord et environ 49° 30′ Ouest. L’île plate se trouverait donc à environ 39° 35′ Nord, 49° 12′ Ouest, au Sud du banc de Terre-Neuve.
On peut avoir quelques doutes sur la détermination des oiseaux faite par le capitaine. Le taille-vent est un pétrel rencontré exclusivement sur l’île Bourbon (actuelle Réunion). Il se peut que qu’il s’agisse cependant d’autres espèces de pétrels, notamment Pterodroma cahow.
Dimanche 17 Mai 1744

Vents de l’Ouest Sud-Ouest à l’Ouest, l’Ouest Nord-Ouest et le Nord-Ouest. Grand frais. La mer un peu houleuse. Cinglant à toutes voiles à l’Est ¼Nord-Est.
Assez beau temps jusqu’à 4 heures où je mis la route au Nord-Est et au Nord-Est ¼Est à cette fin de pouvoir dépasser de jour la latitude de l’île Plate, et de la vigie qui en est à l’Est.
De 4 à 11 heures, il y a eu plusieurs grains très forts à faire ariser les huniers, avec pluie.
Je compte, s’il plaît à Dieu, continuer cette route jusqu’à demain et puis faire du Nord-Est ¼Est de crainte des vents de Nord.
Je m’estime au Sud de l’île Plate à une distance de 43 lieues.
Commentaire
La Favorite poussée par un vent fort progresse à grande vitesse mais conserve dans un premier temps toute la voilure. Puis le capitaine doit revenir à la raison et naviguer uniquement avec les voiles majors. Il sent venir le coup de tabac avec des vents de Nord et s’en remet à Dieu dans l’espoir de pouvoir conserver sa route. Voir les commentaires du 16/05/1744 sur les Vigies et dangers marqués sur les cartes.
Lundi 18 Mai 1744

Vents de Nord-Ouest ¼Ouest, grand frais. La mer grosse.
J’ai fait route au Nord-Est jusqu’à 8 heures du soir où je mis au Nord-Est ¼Est.
De minuit à 4 heures, petit frais de l’Ouest Sud-Ouest. Grenasse au Sud-Ouest. Grand vent. La mer devenant mauvaise.
Route avec les quatre voiles majors. J’ai fait serrer le perroquet de fougue, les bonnettes d’en bas, dégréer les vergues de perroquet et d’artimon.
Temps gris et très mauvais. Vu grosse baleine et oiseaux taille-vent.
Mer désaccordée depuis la pointe du Grand Banc.
Commentaire
La Favorite file très rapidement sur une mer de plus en plus grosse. Le capitaine fait prendre des dispositions pour se préparer à affronter une tempête et mettre le navire en sécurité autant qu’il le peut. Il est sous le vent du Grand Banc de Terre-Neuve. Sans doute veut-il dire que l’état de la mer est perturbé par la présence de ce plateau sous-marin.
Mardi 19 Mai 1744

Voyant le mauvais temps continuer, j’ai fait amener le mât de perroquet de fougue bas et mis un bon prélart partout. L’eau entrait partout sur le pont mais le vaisseau est bon et ne fait point d’eau.
Le vent de Sud-Ouest a continué jusqu’à 6 heures du soir avec la même force et la mer affreuse. J’ai conduit avec la misaine et le grand hunier tout bas.
Même temps, à 9 heures ½ il a calmé mais la mer grosse. J’ai fait hisser le grand hunier, mettre la grand-voile, le grand foc et grande voile d’étai pour soulager un peu le vaisseau qui fatiguait beaucoup, les vents étant venu de l’Ouest Nord-Ouest et Nord-Ouest.
Plus beau et clair de 8 heures du soir à 8 heures du matin.
Commentaire
On perçoit bien ici toute la sollicitude du capitaine pour son navire. Dans la tempête, il prend soin d’adapter la voilure et même la mâture pour le soulager. Il en découle certainement des manœuvres épuisantes et dangereuses pour l’équipage mais sur ce plan, le capitaine ne dit mot.
Les ponts n’avaient pas toujours l’étanchéité suffisante par grosse mer. De plus, les descentes permettant d’accéder à l’intérieur du navire et les écoutilles étaient autant de voies de pénétration de l’eau à chaque fois qu’une vague recouvrait le bateau. On utilisait alors des prélarts (grosses bâches) pour pallier cette vulnérabilité en recouvrant tout ce qui était susceptible de laisser passer l’eau. Mais la coque de La Favorite est manifestement bien étanche. Par gros temps, les forces exercées en compression, torsion, etc. sur le navire provoquaient souvent des voies d’eau. Ça n’est pas le cas ici.
Quand le vent le permet de nouveau, il renvoie de la toile pour que le bateau soit moins soumis à la seule force des vagues. Trop toilé, le navire risquait de se coucher et de devenir dangereux, sous-toilé et par grosse mer, il roule énormément et d’autres dangers apparaissent.
Mercredi 20 Mai 1744

Les vents variables de l’Ouest Nord-Ouest à l’Ouest jusqu’au Sud-Ouest. Bon frais jusqu’à minuit où il a un peu calmé et ce matin a rafraîchi. Le temps toujours gras. La mer un peu diminuée. J’ai continué la route. Cinglant avec les 4 voiles majors et perroquet de fougue.
Mes voiles se déchirent l’une après l’autre Je suis obligé de mettre des neuves. La mer redevient houleuse.
Vu des godes
Commentaire
La tempête a laissé des traces dans la voilure puisque des voiles se déchirent. Thomas Thibault, 28 ans, était le voilier de La Favorite. Il pouvait réparer une voile, mais certainement pas assez vite puisque le capitaine précise que ses « voiles se déchirent les unes après les autres ». Dans ce cas, il était toujours possible de faire appel aux voiles de secours en attendant les réparations. L’approche de la fin du voyage permet également ce choix sans trop risquer d’hypothéquer la suite.
La gode est un autre nom du tacaud. On peut émettre des doutes sur cette observation puisque les godes sont des poissons d’épaves, de fond rocheux et ne s’aventurent pas en pleine mer. Peut-être des morues qui ont un petit air de ressemblance ?
Jeudi 21 Mai 1744

Les vents ont soufflé du Sud-Ouest à l’Ouest Sud-Ouest. Grand vent. La mer grosse et à grains.
J’ai tenu la route du Nord-Est ¼Est jusqu’à 3 heures du matin où j’ai mis à l’Est Nord-Est pour pouvoir passer à une distance raisonnable de l’Île Verte.
A 8 heures du matin, j’ai eu connaissance d’un vaisseau à bâbord au Nord Nord-Ouest à environ 4 lieues, faisant route au Nord-Ouest et Nord-Ouest ¼Ouest.
Commentaire
L’île Verte est pointée sur de nombreuses cartes de l’époque. Sur celle de Van Keulen, elle est placée à environ 44° 40′ Nord et 26° 50′ Ouest.
Les conditions de navigations restent difficiles même avec une tempête à peine moins violente. Pour éviter toute mauvaise surprise, le capitaine préfère passer loin au large d’un danger supposé. Il va sans dire que cette île n’existe pas mais la prudence incite les navigateurs à passer au large et, par voie de conséquence, on ne peut infirmer son existence. Par ailleurs, le capitaine de Sanguinet se croit plus avancé dans son trajet qu’il ne l’est et donc plus proche de l’île Verte. Il prend donc des mesures qui le feront passer en réalité à plus de 180 milles nautiques au Nord de ce danger hypothétique.
Vendredi 22 Mai 1744

Les vents ont continué de l’Ouest Sud-Ouest au Sud-Ouest. Grand frais. Lame grosse. Cinglant avec les huniers et la misaine à l’Est Nord-Est et à l’Est où j’ai gouverné pour passer à 33 Lieue de l’Île Verte qui me reste à midi au Sud ¼Sud-Est. Temps fort gras et à grains.
J’ai fait la vente des hardes du Révérend Père Fournier qui se monte à….
Commentaire
Le père Léonard Fournier, cordelier au couvent de Fougères, était l’aumônier à bord et il a fait parler le lui à plusieurs reprise au cours du voyage de La Favorite. Il est décédé à Saint-Domingue le soir du 23/03/1744.
La tradition voulait que les vêtements (hardes) d’un membre de l’équipage décédé en campagne, soient vendues aux enchères aux autres membres. Les objets éventuels comme ce qui aurait été contenu dans son coffre étaient, en principe, restitués à la famille. Le capitaine avait laissé le montant de la vente en blanc sans doute dans l’intention de compléter ultérieurement, ce qu’il a oublié de faire.
Samedi 23 Mai 1744

Vent de l’Ouest au Sud Sud-Ouest et Sud.
J’ai fait gouverner de l’Est ¼Nord-Est à l’Est avec les huniers et la misaine jusqu’à 10 heures du soir. Mis ensuite la grand-voile. Ce matin, le temps assez beau, plus belle mer. Mis tout dehors.
Je ferai en sorte de me tenir par le 47° 45′ à cause d’une vigie par les 48° 08′ sur la carte de l’académie. Je suis cependant passé plusieurs fois sans rien voir.
Vu quelques taille-vent et une espèce de canard voler de l’Est.
Je ne sais que penser de toutes les vigies qui paraissent marquées sur cette carte. Enfin, Je dois m’en méfier et ferai le possible.Je serais passé cette nuit à 14 lieues dans le Sud d’une vigie marquée par les 47° 54′ Nord et par 347° de longitude.
Mayda, suivant ma carte de Van Keulen, reste à l’Est ¼Sud-Est 3° Est, distance de 90 lieues et l’Île Verte au Sud ¼Sud-Est, distance de 65 lieues.
Commentaire
Le capitaine a de sérieux doute sur la réalité des récifs indiqués sur sa carte. Cependant, il préfère rester prudent et passer malgré tout au large du point indiqué, car heurter un récif signalé sur la carte serait forcément un risque grave pour le navire et les hommes ainsi qu’une faute sanctionnée par la Compagnie dans le meilleur des cas. Mais alors, il ne lui est donc pas possible d’être totalement affirmatif sur l’absence de ce récif.
Mayda est, comme l’île Verte, une île supposée existante et tracée sur les cartes de l’époque. Elle est pointée à environ 46° 40′ Nord et 20° 10′ Ouest. La lecture de son azimut n’est pas aisée sur le manuscrit. Le capitaine semble s’être repris et on peut voir un S ou un E. Nous avons fait un choix en nous appuyant sur le point qu’il donne et sur les cartes Van Keulen. De plus l’azimut de l’Île Verte fourni par le capitaine n’est pas cohérent avec son point et nous l’avons corrigé ici.
Dimanche 24 Mai 1744

Les vents du Sud-Ouest au Sud Sud-Ouest et Sud. Bon frais. La mer unie. Le temps beau et chaud le jour, le soir un peu froid.
J’ai tenu la route de l’Est Sud-Est et de l’Est à cause de la variation de 18°, ce qui me surprend, ne l’ayant jamais vu si forte dans ces parages, n’ayant que 13 à 14° tout au plus.
J’ai cinglé à toutes voiles. Vu hier des oiseaux gris, la queue fort longue et d’autres de différents plumages.
A midi, Mayda, suivant ma carte, est au Sud-Est 1° Est sur le petit penne et sur l’autre au Sud-Est 4° Sud, distance de 37 lieues. Je travaille sur les 2.
La vigie que les Messieurs de l’Académie ont placée par les 48° 8′ me reste à l’Est 3° Nord, distance de 47 lieues, ce qui fait que je me tiendrai davantage Sud par les 47° 45′ si je puis avec les vents de Sud.
Autrement, bon quart avec la lune.
Commentaire
On peut noter de nombreuses erreurs et d’incohérences d’azimuts sur le manuscrit. Nous les avons corrigées ici. Le détail de ces corrections est présenté dans le livre.
Mayda était une île figurant sur les cartes anciennes. Mais son existence n’a pas été confirmée et elle a disparu des cartes au XIXème siècle (voir note du 23/05/1744).
Pour faire sa mesure, le capitaine doit viser en alignant les deux petites pinnules (qu’il appelle pennes) du compas de variation. Il s’agit de fils verticaux situés dans deux petites fenêtres de sorte que le plan passant par ces deux fils coupe le compas en son milieu. Il pondère ses calculs de position et de route en tenant compte que ses deux compas de relèvement ne donnent pas exactement les mêmes informations. La variation de 18° observée par le capitaine paraît effectivement anormalement grande.
Le capitaine revient sur ses doutes quant à la réalité des indications portées sur sa carte. Mais il se garde bien de critiquer directement les cartographes (ces Messieurs de l’Académie), se contentant d’allusions détournées.
Concernant Mayda, on comprend qu’il reprend sa position pour mémoire ne l’ayant pas directement observée. Pas plus qu’il n’a pu apercevoir la vigie, surtout si elle n’existe pas.
Le quart avec une lune brillante (elle sera pleine le 27) lui permet d’espérer que si les vents l’obligent à passer à proximité de la vigie, il pourra voir les récifs et les éviter. Il pourrait y avoir une certaine ironie dans cette phrase si on considère qu’il est persuadé qu’il n’y a pas de récif à cet endroit.
Lundi 25 Mai 1744

Vent de Sud et Sud ¼Sud-Ouest. Bon frais. La mer belle. Le temps beau. Cinglant à toutes voiles.
J’ai tenu la route de l’Est Sud-Est au Sud-Est ¼Est à cause de la forte variation de 17 à 18° Nord-Ouest et la dérive.
Ce matin, le vent a fraîchi. Je suis resté avec les 4 voiles majors.
Mayda suivant mon grand plan de Van Keulen au Sud-Ouest 5° Sud à 33 Lieues ½.
La vigie marquée suivant l’Académie par les 48° 08′ de latitude Nord, au Nord à 6 lieues.
Celle marquée par les 49° sur ma carte au Nord ¼Nord-Est 3°½ Nord, ¾ lieue.
Je ne vois plus d’oiseaux depuis 2 jours. La mer devient plus grosse.
Commentaire
Le temps s’est amélioré et le vent, bon frais, permet à La Favorite de continuer à progresser rapidement.
Non seulement le capitaine ne voit ni la vigie ni Mayda, mais il précise ne plus voir d’oiseaux depuis 2 jours, alors que leur présence aurait pu éventuellement indiquer la proximité de récifs ou d’îles.
Mardi 26 Mai 1744

Vent du Sud au Sud ¼Sud-Ouest, bon frais. La mer un peu grosse. Cinglant avec les 4 voiles majors, un ris dans les huniers, tenant la route de l’Est Sud-Est au Sud-Est ¼Est.
J’ai beaucoup de matelots qui se plaignent et d’autres tout à fait malades.
Mayda me reste à midi à l’Ouest Sud-Ouest 2° Ouest, distance de 66 lieues ⅓.
Si le chirurgien écoutait tous ceux qui se plaignent d’être malades sans cependant en donner aucune apparence, je n’aurais pas un homme debout. C’est pour avoir quelques rafraîchissements qu’on conserve pour les véritables malades.
Commentaire
Les remarques assez sévères sur l’équipage de la part du capitaine en disent long sur la dureté de la vie à bord.
Il n’y a rien d’extraordinaire à ce qu’il y ait quelques tire-au-flanc parmi les matelots, mais il est bien plus probable que le scorbut ait commencé à sévir après plus de 5 semaines de navigation depuis le départ de Saint-Domingue.
Bien sûr, il faut garder à l’esprit que la nourriture servie à l’équipage n’est pas la même que celle servie aux officiers. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que ces derniers ne perçoivent aucun malaise pour eux-mêmes.
Le terme rafraichissement n’est pas à prendre dans son acception moderne. Il s’agit de produits (relativement) frais, par opposition aux biscuits de mer et salaisons qui représentaient le quotidien de l’équipage.
Mercredi 27 Mai 1744

Les vents du Sud ¼Sud-Ouest au Sud, bon frais. Le temps couvert dans le Sud-Ouest, cependant beau temps. Belle mer. Cinglant à toutes voiles.
Gouverné du Sud-Est ¼Est à l’Est Sud-Est. Temps chaud.
J’ai vu ce matin un vaisseau à tribord de mes arrières, faisant route à l’Est Sud-Est. A midi, il a un peu approché.
J’ai beaucoup du monde attaqué de Scorbut.
Commentaire
A l’approche des côtes européennes, la rencontre avec un autre vaisseau doit demander une certaine vigilance. Le capitaine ne sait pas encore que la guerre vient d’être formellement déclarée à l’Angleterre, mais il a peut-être des doutes.
Le capitaine semble réaliser que ceux qui se plaignaient sans avoir de symptôme de la maladie, étaient cependant bien malades. Heureusement le port de destination n’est plus très loin.
Jeudi 28 Mai 1744

Les vents de Sud ¼Sud-Ouest. Beau temps. La mer belle. Cinglant à toutes voiles. Tenu la route du Sud-Est ¼Est à l’Est Sud-Est. Temps chaud.
J’ai vu plusieurs vaisseaux qui faisaient différentes routes. Celui de derrière, depuis hier, continue celle comme nous. Un autre, devant moi, que j’ai rejoint à 11 heures½.
Il a mis pavillon blanc. J’en ai fait autant et tiré un coup de canon. Il a mis en panne. J’ai appris qu’il y avait quelques jours qu’il avait été pillé par un anglais qui l’avait gardé 24 heures et qu’enfin il l’avait lâché en voyant d’autres vaisseaux. Le bâtiment qui l’a pris allait à Lisbonne, armé de 18 canons et 50 à 60 hommes d’équipage. Ce bâtiment est rochelais, parti du Cap Français il y a 2 mois. Il va à La Rochelle, va prendre terre à l’île d’Aix ou à Olonne et appartient à monsieur Dubignon. L’Anglais lui a dit que la guerre était déclarée depuis le 15 mars, ce que je ne crois pas attendu qu’il n’y a eu en Amérique aucune déclaration de guerre aux vaisseaux qui sont partis comme moi le 20 avril. Au surplus, les conditions de la guerre donnent 3 mois à se retirer des îles de l’Amérique et 6 à ceux de l’Inde. Je lui ai dit que nous étions trop faibles nous-mêmes pour pouvoir l’escorter. Mon monde est malade et j’en ai peu.
Je fais préparer mes armes et canons.
Vu une corneille fort noire sur laquelle on a tiré sans la toucher.
Commentaire
Le capitaine ne veut pas le croire et pourtant c’est bien le 15 mars 1744 que Louis XV a déclaré officiellement la guerre à l’Angleterre et à l’Autriche.
Un rapide calcul permet cependant de comprendre que la nouvelle de la déclaration de guerre ne pouvait pas être déjà parvenue à Saint-Domingue quand La Favorite a appareillé le 19 avril.
Il faut rappeler que même en l’absence de déclaration formelle de la guerre, la tension était très forte entre la France et l’Angleterre au printemps 1744, avec même une situation terrestre de quasi-hostilité, peut-être un peu moins perceptible en mer.
Le bateau rencontré demande l’assistance de La Favorite, un vaisseau bien plus puissamment armé que lui, mais le capitaine de Sanguinet est obligé d’avouer l’état de faiblesse où se trouve son équipage. Peut-être aussi met-il en avant cet argument pour ne pas risquer de retarder son retour au port.
Le capitaine prend, en tout cas, très au sérieux la menace anglaise car il sait que pour arriver à Lorient il doit traverser un secteur maritime largement contrôlé par la marine anglaise. Même avec un équipage affaibli, il fait préparer armes et canons au cas où il croiserait un navire anglais.
Olonne n’étant pas un port, il faut évidemment comprendre que l’atterrage se fera à l’île d’Aix ou aux Sables-d’Olonne.
On peut se demander ce que fait une corneille en pleine mer. Quoiqu’il en soit, cet oiseau était perçu comme mauvais présage. cela peut expliquer pourquoi il a été tenté de l’abattre.
Vendredi 29 Mai 1744

Les vents du Sud-Ouest au Sud Sud-Ouest, petit frais. Le temps beau et chaud. Cinglé à toutes voiles. Gouverné à la route de l’Est ¼Sud-Est. Belle mer, petite houle de l’Ouest comme celle de (illisible).
Depuis hier les 5 heures, je n’ai point vu de vaisseau. Ce matin, j’ai vu un petit oiseau nommé chevalier ou alouette de mer et un pinson.
Vu passer quelques morceaux de planche résinée.
J’ai fait accommoder la chaloupe et canot. Je compte avoir la sonde ce soir.
Commentaire
L’observation des oiseaux n’a rien d’un intérêt particulier pour l’ornithologie. Selon les espèces rencontrées, l’équipage peut présumer une plus ou moins grande proximité de la terre. Pour autant, nous n’avons aucune certitude sur ses capacités de détermination des espèces. Ce qui est nommé ici alouette de mer peut désigner un chevalier guignette ou un bécasseau.
C’est d’ailleurs parce qu’il sait qu’il n’est plus très loin des côtes que le capitaine compte avoir la sonde le lendemain, c’est-à-dire une mesure de la hauteur d’eau inférieure à la longueur de sa ligne de sonde, pour que le plomb puisse venir au contact du fond. La Favorite dispose d’une sonde d’au moins 140 brasses c’est-à-dire environ 225 mètres (voir le 30 mai 1743 au large du Cap Blanc).
La chaloupe et le canot sont préparés pour pouvoir être mis à l’eau à tout moment si nécessaire.
Samedi 30 Mai 1744

Les vents ont continué au Ouest Sud-Ouest, petit frais. Le temps beau. La mer belle. Cinglé à toutes voiles. Gouverné à l’Est ¼Sud-Est le jour, la nuit l’Est Sud-Est quelques degrés Est. Le temps chaud.
Ce matin, vu deux vaisseaux, l’un à bâbord, l’autre à tribord faisant route comme moi à la distance de 4 lieues. Peut-être qu’ils n’osent s’approcher de crainte de mauvaise rencontre puisqu’il y en a eu un qui a été pillé contre les conditions de la trêve pour les vaisseaux tant de l’Inde que de l’Amérique.
Depuis hier, j’ai vu de petits oiseaux comme linots et vu un bidon.
Cette nuit la mer serait comme si nous étions dans quelque raz.
A midi hauteur incertaine 48° que je ne puis statuer. Dans l’incertitude, j’ai fait gouverner à l’Est Sud-Est pour du moins avoir connaissance de Groix ou de Belle-Île.
Ce matin, la vigie a cru voir terre à bâbord. C’était des nuages.
Suivant ma carte, Penmarch me reste à l’Est ¼Nord-Est 1° Est, 12 à 13 lieues, Belle-Île à l’Est ¼Sud-Est 2° Est, 32 lieues Et sur le grand plan Est ¼Nord-Est 1° Est, 33 lieues de Penmarch.
Commentaire
L’idée est de relier la terre le plus rapidement possible le jour et de ne pas prendre de risque la nuit en prenant un cap parallèle à la côte Sud de la Bretagne.
Il n’est pas rare, au 18ème siècle de naviguer en hissant un faux pavillon pour donner le change et pouvoir s’approcher innocemment d’un vaisseau que l’on s’apprête à attaquer. Dans ces conditions, la méfiance est générale et chacun préfère rester prudemment sur sa route sans chercher à s’approcher d’un vaisseau de rencontre.
Le capitaine utilise une carte qui n’est pas plus précise dans un sens que dans l’autre. Il sait qu’il approche du continent mais ne sait pas avec précision où il se trouve par rapport à la côte tant qu’il n’a pas de contact visuel avec celle-ci. La vigie a cru voir la terre, mais c’était des nuages.
L’écart entre les 2 cartes est édifiant. Il justifie pleinement la perplexité du capitaine sur sa position exacte. L’une le place à 13 lieues nautiques de Penmarch, l’autre à 33. Nos recalculs de la route nous indiquent plutôt 57 (172 milles nautiques, presque de 320 Km) !
La linotte était autrefois couramment appelée linot. Il s’agit d’un petit passereau brun à la poitrine rose (du moins pour la linotte mélodieuse, la plus commune).
Dimanche 31 Mai 1744

Le vent a continué du Sud Sud-Ouest, au Sud-Ouest au Sud, petit frais, presque calme. Cinglant à toutes voiles. J’ai gouverné à l’Est Sud-Est et au Sud-Est ¼Est. Temps beau et chaud. La mer haute, une houle latérale fort longue. L’eau bien luisante avec poissons, sardines et maquereaux. Vu du goémon détaché de roche, une espèce de canard, plongeon ou hirondelle.
Un vaisseau devant nous, fait la même route que moi et peut-être un de ceux de hier. Il manœuvre comme un corsaire anglais, tantôt arrivant et puis tenant le vent. J’ai toujours continué la mienne.
A midi nous en étions au Nord à 1 lieue ½. Je me suis bastingué par précaution et présentement il fait environ le même chemin.
Commentaire
Le capitaine se méfie du vaisseau qui navigue devant lui. Il trouve qu’il manœuvre comme un corsaire anglais : Il alterne les abattées (tantôt arrivant) où il prend plus le vent pour gagner en vitesse et les remontées au vent (tenant le vent) pour gagner en cap. Ce comportement serait donc, d’après lui, caractéristique des corsaires anglais. Il indique par ailleurs que le temps est presque calme. C’est une façon de procéder, pour tout fin barreur, pour profiter de chaque souffle d’air. En réalité, il s’agit d’un vaisseau inoffensif, mais on peut facilement imaginer la frayeur montant sur ce vaisseau quand il a vu qu’il était suivi par une frégate non identifiée. Ceci peut expliquer qu’il s’applique à utiliser au mieux le peu de vent qui lui est offert.
Lundi 1er Juin 1744

Les vents du Nord-Ouest à Nord Nord-Ouest, ce matin 6 heures. Bon frais. Le temps un peu gras. Cinglant à toutes voiles. La mer un peu grosse.
J’ai gouverné à l’Est Sud-Est et au Sud-Est ¼Est jusqu’à ce matin où j’ai mis la route à l’Est. Temps sombre.
Depuis hier, j’ai vu passer beaucoup de paquets de lacets ou (illisible) et d’autres détachés, de gros goémons et margots. Vu une espèce de ponton de 3 pieds hors de l’eau. Le vaisseau de hier soir fort loin derrière et d’autres qui font différentes routes.
Resté toujours bastingué. Sondé plusieurs fois sans trouver de fond à 100 brasses.
A 2 heures, je ferai l’Est ¼Nord-Est pour voir la terre, n’ayant pas eu fond cette nuit.
Commentaire
Le fait que le capitaine commande de rester « bastingué » c’est-à-dire avec les plats-bords du bastingage protégés contre les tirs de mousquet, dit clairement que ses inquiétudes concernant l’éventualité toujours possible d’une attaque anglaise, ne sont pas apaisées.
D’autant plus que, ne voyant toujours pas la terre, il peut craindre de ne pas se trouver exactement où il croit. N’ayant toujours pas trouvé le fond en sondant, il compte profiter de la journée (2 heures) et faire un cap à moins de 80° (Est ¼Nord-Est) pour essayer de trouver la terre. Il faut rappeler qu’il espérait trouver le fond le 29 mai au soir !
Mardi 2 Juin 1744

Les vents de l’Ouest Nord-Ouest à l’Ouest Sud-Ouest. Bon petit frais. Le temps assez beau et clair. Les vents au Nord-Ouest et Ouest Nord-Ouest. La mer belle.
Cinglé à toutes voiles à l’Est ¼Nord-Est 2° Est jusqu’à 4 heures après midi où j’ai vu la terre. J’ai reconnu Audierne et Penmarch devant moi.
De 4 heures à 8 heures, fait l’Est Sud-Est. J’ai tiré un coup de canon et mis mon pavillon. Une chaloupe est venue de Concarneau. Je comptais qu’il me ferait mouiller sous Groix dans la nuit, craignant quelque corsaire anglais.
Étant à bord, il est resté pour me piloter, mais il m’a rassuré, me disant qu’il ne voyait pas de corsaire anglais et qu’il y avait des vaisseaux mouillés sous Groix. Je me suis déterminé à rester en panne cette nuit.
A 3 heures du matin, j’ai fait voile, les vents à l’Ouest Sud-Ouest, route au Sud-Est étant proche des Glénans et je suis arrivé à 8 heures à Groix où je trouvais 3 vaisseaux du Roi, commandés par monsieur de Rochambeau que je saluais et je continuais ma route pour entrer au port de Lorient où je suis arrivé à 9 heures ½ du matin.
Le vaisseau étant démarré d’un ponton, on l’a mis contre un vaisseau du premier poste et je suis allé saluer monsieur Duneteau, commandant dudit port.
A Lorient le 2 juin 1744.
Sanguinet.
Commentaire
Monsieur de Rochambeau que le capitaine salue avant d’entrer dans le port de Lorient, n’est pas celui qui s’est illustré lors de la guerre d’indépendance américaine. Il servait alors dans la cavalerie et se trouvait en Allemagne. Il s’agit de son oncle François-César Vimeur de Rochambeau, nommé chef d’escadre par Louis XV le 1er mai 1741. Mais il finira dans la disgrâce pour avoir laissé l’ennemi entrer dans le port de Vigo (Espagne) qu’il était chargé de bloquer. La Favorite termine donc ce 2 juin 1744 un voyage de plus d’un an en revenant à son port d’attache Lorient.
Cette carte montre la côte telle qu’elle était connue à l’époque (en noir) comparée à la réalité (en couleur).
Après une sortie difficile vers le Nord contre le vent, La Favorite doit encore éviter bien des pièges avant d’entamer une nouvelle traversée de l’Atlantique. Les cartes de ce secteur sont particulièrement imprécises et les îles nombreuses.
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