1er Voyage du Sénégal à Gorée
A peine arrivé à l’embouchure du Sénégal, le capitaine de Sanguinet est happé par des tâches qui n’ont plus de rapport avec la navigation au sens propre. Le déchargement de sa cargaison a permis de ravitailler le comptoir de la Compagnie des Indes et il doit prendre ses ordres auprès des représentants de cette Compagnie. Ce sont eux qui lui donnent le but de sa prochaine étape : Gorée. Il doit y emporter également divers approvisionnements ainsi que quelques passagers.
Le journal de bord vous est présenté ici sous une forme simplifiée et souvent reformulée afin d’en permettre la lecture à ceux qui ne sont pas familiers du langage marin. Certains mots, soulignés en tiretés permettent l’accès à un lexique. Il suffit de placer le pointeur dessus. Chaque jour est accompagné d’un commentaire qu’il suffit de déplier (signe +) ou replier (signe -) selon les besoins. La version intégrale du journal avec les extraits quotidiens du manuscrit est disponible en téléchargement au format pdf.
Mardi 25 Juin 1743

Ayant fait beau aujourd’hui, j’ai fait virer pour visiter mon ancre. En la mettant haute, le jas a resté, ce qui m’en a fait mouiller une autre.
Commentaire
Le capitaine profite du beau temps pour effectuer une manœuvre délicate. Il a probablement des indices qui lui permettent de suspecter un problème sur une ancre. Il la fait virer, c’est-à-dire la sortir de l’eau en la remontant à l’aide du cabestan. Il manque le jas et l’ancre se pose alors à plat sans que les bras puissent mordre dans le fond pour s’y fixer.
Un vaisseau armé pour la haute mer dispose d’au moins quatre ancres et souvent davantage. C’est en effet des ancres que dépendent la sécurité du vaisseau et donc la vie de son équipage, sans compter la fortune de son armateur.
Samedi 6 Juillet 1743

Jusqu’à maintenant il a fait presque tous les jours des grains et du tonnerre.
Il est venu un bateau chargé d’effets pour Gorée, avec un chirurgien, le sieur Coulet pour cette même destination.
Commentaire
Le capitaine profite du beau temps pour effectuer une manœuvre délicate. Il a probablement des indices qui lui permettent de suspecter un problème sur une ancre. Il la fait virer, c’est-à-dire la sortir de l’eau en la remontant à l’aide du cabestan. Il manque le jas et l’ancre se pose alors à plat sans que les bras puissent mordre dans le fond pour s’y fixer.
Un vaisseau armé pour la haute mer dispose d’au moins quatre ancres et souvent davantage. C’est en effet des ancres que dépendent la sécurité du vaisseau et donc la vie de son équipage, sans compter la fortune de son armateur.
Dimanche 7 Juillet 1743

Je suis venu à bord avec un soldat partant pour Gorée et me suis disposé à partir, n’attendant qu’une chaloupe que je dois y mener.
Commentaire
Le capitaine a certainement reçu des instructions pour se rendre à Gorée. Le journal ne dit rien sur les ordres reçus, il se contente d’enregistrer les faits concernant la vie à bord.
Vendredi 12 Juillet 1743

A 3 heures½ du soir, j’ai appareillé . A minuit j’ai sondé 40 brasses, vase verte assez molle. A 4 heures, 50 à 60 brasses. J’ai eu de parfaits repères à terre. A 8 heures, j’ai reconnu les petites mottes qui sont deux mondrains proches l’un de l’autre et dans le Sud il y en a un autre qui est de grosseur de l’une des premières. J’ai vu que je me rapproche fortement de cette terre. A 9 heures, j’ai mouillé avec un grelin à 68 brasses, fond de vase.
Depuis les petites mottes vers le Nord, il y a des hautes terres qu’on ne voit que de 9 milles. Les courants portent au Sud-Sud-Est.
Commentaire
La Favorite n’est guère manœuvrante avec très peu de vent et du courant. Pour éviter tout risque d’échouement, le capitaine préfère mouiller l’ancre.
Le « point de départ » sert de référence, en particulier en matière de longitude, pour le calcul de l’estime pendant tout le voyage.
Samedi 13 Juillet 1743

A 4heures½ j’ai appareillé. Les courants que j’ai observé ont porté dans le Sud-Ouest. A 1 heure après minuit, j’ai sondé 90 brasses, fond de gros sable, graviers et pierres.
Commentaire
Le capitaine soupçonne sans doute sa carte de lui donner une position erronée de la côte, car il prend soin de préciser que la distance du Cap Vert est de 9 lieues suivant son plan.
Dimanche 14 Juillet 1743

J’ai suivi plusieurs route et suivant mon point de midi, je serais Est et Ouest du Cap-Vert, à une distance de 5 lieues ½ et comme je ne vois pas la terre, les courants m’ont porté à l’Ouest-Sud-Ouest. A cette route j’en passerais à 10 lieues.
Commentaire
Le capitaine a conscience que sa position n’est pas compatible avec sa carte. Il devrait voir le Cap Vert et ne le voit pas. Soit ses estimations sont mauvaises, soit c’est la carte qui ne correspond pas à la réalité. Dans les faits, les deux sources d’erreur peuvent souvent se cumuler.
Lundi 15 Juillet 1743

De midi à 3 heures, j’ai gouverné pour reconnaitre les Mamelles. Je les ai vues à l’Est à 7 lieues.
J’ai gouverné en rasant la terre et doublé le Cap Manuel. J’ai fait les signaux et suis allé mouiller par les 14 brasses, fond de sable fin, vaseux.
Au matin, j’y ai trouvé un brigantin français, capitaine sieur Boucard, d’environ 80 tonneaux, nommé l’Aimable René, de Nantes, allant à la Côte d’Or. Comme il était mal mouillé, il a appareillé et a salué la flamme de cinq coups de canon que j’ai fait rendre. Au lever du soleil, j’ai salué le fort de 7 coups de canon. A 6 heures, je suis allé à terre voir les messieurs du Conseil.
Commentaire
Au 18ème siècle, Nantes est, de loin, le port français le plus actif en matière de trafic d’esclaves. Néanmoins, il est peu vraisemblable que le brigantin L’Aimable René ait été affecté au transport transatlantique de captifs. Au vu de ses caractéristiques, il est mieux adapté à des missions d’escorte ou de liaison.
Le salut par des coups de canon tirés à blanc sont, on le voit ici, très codifié. Le nombre de coups indique la déférence portée à celui qu’on salue.
Les messieurs du Conseil dont parle le capitaine représentent l’autorité locale de la Compagnie des Indes auprès de laquelle il vient chercher les ordres.
Mardi 16 Juillet 1743

Les vents ont fait le tour du compas pendant le jour. A 3 heures, j’ai affourché Sud-Sud-Est et Nord-Nord-Ouest avec un grelin.
Commentaire
Le fait d’affourcher un vaisseau à l’ancre permet de le maintenir sur son cap en dépit du mouvement de la marée ou bien, comme dans ce cas, en dépit d’un vent tournant. Ici, deux ancres sont mouillées dans des directions opposées, l’une au SSE, l’autre au NNO.
Samedi 20 Juillet 1743

A 10 heures du matin le petit brigantin de Nantes est parti pour la côte de Juda.
On travaille tous les jours au déchargement du vaisseau et à me faire du lest en échange.
Commentaire
Le brigantin est un navire léger, sans pont, peu adapté à la traite transatlantique. Néanmoins, il est parfaitement capable d’aller chercher des captifs pour les concentrer à Gorée. Il peut également servir de navire de liaison, notamment pour porter les ordres ou le courrier.
La Favorite arrive chargée d’une cargaison dont le journal de bord ne dit rien. Cependant, le principe du commerce triangulaire repose sur la livraison en Afrique de produits et denrées susceptibles de servir de monnaie d’échange contre des captifs. En général, il s’agit d’armes blanches (ou par la suite de mousquets), de tissus, de vins, d’alcool et d’objets divers utilitaires ou décoratifs. Il est cependant probable que les représentants de la Compagnie se soient occupés des aspects purement commerciaux.
On sait, à cause de l’incident du 26 mai qu’au moins une partie de la cargaison de La Favorite est composée de vin, probablement réservé à la consommation de l’équipage.
La cargaison chargée fait office de lest. Pour éviter de déséquilibrer le vaisseau, ce qui pourrait le faire chavirer, le lest est reconstitué à mesure que la cargaison est déchargée, généralement avec des pierres.
Vendredi 9 Août 1743

Le vaisseau que je vis hier au soir étant aujourd’hui à 1 lieue a mis son pavillon en berne. j’ai envoyé sur le champ ma chaloupe. C’est la frégate la Fière venant fort incommodée de Gambie, capitaine monsieur Béhourd.
Commentaire
La signification du pavillon en berne a évolué dans le temps. C’était souvent un signal de convocation qu’un chef hiérarchique envoyaient à ses capitaines. Ce pouvait être également un signal de détresse ou, au port, rappel à bord de l’équipage. Ici, il n’y a pas de hiérarchie, même si La Fière est un vaisseau nettement plus petit que La Favorite. Le capitaine de Sanguinet ne se déplace pas mais il envoie sa chaloupe. Il a noté que La Fière avait été « fort incommodé » à son retour de Gambie. La lecture du journal de bord de la Fière nous apprend que sa chaloupe avait été elle-même détruite au cours d’une manœuvre pour l’embarquer après la découverte d’une voie d’eau quand elle était en remorque. Par ailleurs, il est fort possible que les deux capitaines se connaissent.
On verra plus loin dans quelles conditions le capitaine Béhourd, commandant de La Fière, terminera son voyage à bord de La Favorite, après avoir été privé de son commandement. Un courrier du capitaine de Sanguinet à la Compagnie laissera ensuite percevoir son peu de sympathie pour le capitaine Béhourd.
Lundi 12 Août 1743

A 3 heures un grain, ½ heure après, la Fière est partie pour se rendre au Sénégal.
Commentaire
Pour le moment, c’est toujours le capitaine Béhourd qui commande La Fière.
Samedi 24 Août 1743

Depuis que je suis ici, les vents ont régné différemment suivant les grains et fait le du tour du compas par un temps affreux.
A 11 heures j’ai remarqué qu’il y avait pavillon en berne au fort. Je suis descendu à terre. J’ai appris avec plaisir que c’était le Conseil du Sénégal qui me rappelait.
Commentaire
Comme on l’a déjà vu, le pavillon en berne correspond à une demande ou, comme ici, un ordre, de venir vers celui qui a mis le pavillon en berne, au moyen de la chaloupe ou du canot.
Le fort héberge les autorités locales et ce sont elles qui appellent le capitaine pour lui signifier d’aller se présenter au Conseil du Sénégal, c’est-à-dire à l’embouchure du fleuve.
Le fait que le capitaine apprenne avec plaisir que le Conseil du Sénégal l’appelle, laisse penser que depuis le déchargement du vaisseau, il attendait la suite des événements avec une certaine impatience.

Cette carte montre la côte telle qu’elle était connue à l’époque (en noir) comparée à la réalité (en couleur).
La reconstitution du trajet de La Favorite montre comment le capitaine, se basant sur ses cartes forcément imprécises, croit possible le passage du Cap-Vert le 14 juillet avant de se rendre compte qu’il en était trop approché. Il repart alors vers le Nord avant de s’écarter vers l’Ouest.
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