Voyage de Lorient au Sénégal

La frégate de la Compagnie des Indes La Favorite entame un voyage de Lorient vers le Sénégal. Le capitaine ne sait pas encore que sa mission l’emmènera plus loin.

Le journal de bord vous est présenté ici sous une forme simplifiée et souvent reformulée afin d’en permettre la lecture à ceux qui ne sont pas familiers du langage marin. Certains mots, soulignés en tiretés permettent l’accès à un lexique. Il suffit de placer le pointeur dessus. Chaque jour est accompagné d’un commentaire qu’il suffit de déplier (signe +) ou replier (signe -) selon les besoins. La version intégrale du journal avec les extraits quotidiens du manuscrit est disponible en téléchargement au format pdf.

Préambule

Journal de navigation fait par
Mr de Sanguinet Capitaine

Port de Lorient
Journal
de la campagne du sieur
de Sanguinet capitaine de
la frégate La Favorite
appartenant à la Compagnie
des Indes pour le voyage du
Sénégal et de l’Amérique
l’année 1744

Régie de Mr Godeheu
En l’absence de Mr Duvelais Commandant au port de Lorient pour la Compagnie des Indes
[Mis en rade]
Le 30 avril, mis en rade de Pen Mané sur les amarres du port

De Sanguinet de Lorient, Capitaine, à150450
Pierre Jorand du Port-Louis, 1er lieutenant120360
Pierre Léon Maugueret, 2ème lieutenant90270
Joseph Rouzier de St Malo, Enseigne Écrivain60180
Barthélémy Kerbiquet-Lunven de Brest, enseigne surnuméraire
Le Révérend Père Léonard Fournier, aumônier40120
Mathurin Laplace de Lorientchirurgien major40120
Total1500

Vendredi 10 Mai 1743

10/05/1743

J’ai appareillé de la rade de Pen Mané, à mi-marée, avec un vent de Nord-Nord-Est, accompagné de deux bateaux destinés à rester au Sénégal.
Après avoir paré tous les dangers, j’ai attendu les bateaux. Mon 3ème pilote est resté à bord du Léger pour quelques jours. Leur voile s’est déchirée dès le début.

Samedi 11 Mai 1743

11/05/1743

J’ai fixé le point de départ de mes calculs à Groix, suivant ma carte hollandaise de Van Keulen avec le méridien de Tenerife comme référent.
Toute la nuit le temps a été humide mais avec un bon vent, la mer assez calme sans les huniers pour attendre les bateaux. Ce matin, ça s’est calmé. Ce matin, j’ai fait détalinguer les câbles qui maintiennent l’ancre.
Toute la nuit, j’ai maintenu un feu à l’arrière. Ce matin, on a trouvé un jeune homme de Concarneau caché dans le vaisseau pour fuir la misère.

Dimanche 12 Mai 1743

12/05/1743

A huit heures du matin, j’ai fait signaler aux bateaux qu’on allait dire la messe. Après quoi j’ai envoyé chercher les capitaines pour savoir la situation de leurs équipages et de leurs bateaux. Le Sieur St Martin m’a demandé de lui laisser mon 3ème pilote, le sien étant malade. Le sieur Peutric m’a aussi dit que son équipage était malade mais il ne m’a rien demandé.

Lundi 13 Mai 1743

13/05/1743

Même vent, temps humide, même mer, même voilure. j’ai soin de rallier les bateaux le soir de bonne heure et de leur donner les ordres pour la nuit. Ce matin, le bateau Le Brochet étant à l’arrière, j’ai diminué les voiles.

Mardi 14 Mai 1743

14/05/1743

Comme ils n’avaient pas de huniers, j’ai proposé hier aux capitaines des bateaux de leur donner des perroquets de rechange de La Favorite. Je fis sur le champ travailler à faire des vergues.

Mercredi 15 Mai 1743

15/05/1743

Le temps est beau et chaud avec l’annonce d’un changement. Les bateaux me font perdre beaucoup de chemin. J’ai aperçu une flotte de 22 vaisseaux anglais. Il s’en est détaché 2 frégates pour m’identifier après avoir ponctué leur pavillon d’un coup de canon à boulet qui est passé à l’avant de La Favorite. J’ai fait arborer mon pavillon, avec la flamme de la Compagnie des Indes. Ils ont parlé à un des bateaux et sont passés à proximité de moi en me souhaitant bon voyage. Ils m’ont dit qu’ils venaient du détroit de Gibraltar et qu’ils allaient en Nouvelle-Angleterre.
J’ai continué ma route et demandé aux 2 bateaux de s’approcher pour leur donner les perroquets en remplacement des huniers qu’ils n’avaient pas.

Jeudi 16 Mai 1743

16/05/1743

Le sieur St Martin m’a renvoyé mon 3ème pilote et un de ses matelots malades. Lui-même fut saigné par mon chirurgien que j’ai envoyé à son bord. J’ai quelques matelots malades ainsi que mon enseigne écrivain depuis deux jours.

Vendredi 17 Mai 1743

17/05/1743

Belle mer. Navigué à la vitesse des bateaux qui vont beaucoup mieux depuis qu’ils ont des huniers.
Je m’aperçois que le vin blanc donne la maladie aux équipages.

Samedi 18 Mai 1743

18/05/1743

La mer est grosse. Navigué à toutes voiles pour prendre connaissance de Madère.

Dimanche 19 Mai 1743

19/05/1743

Le bateau Le Léger marche le mieux des deux. J’ai fait faire l’exercice du canon et de la mousqueterie tous les jours, mon équipage étant bien novice.

Lundi 20 Mai 1743

20/05/1743

Le temps est sombre. Les élans vers le Sud avec les huniers et la misaine. Depuis le départ, j’ai toujours tenu un feu à la poupe pour les bateaux.
Le sieur St Martin m’a dit embarquer beaucoup d’eau par un trou mais qu’il y avait remédié.

Mardi 21 Mai 1743

21/05/1743

Le temps a continué au beau mais la mer est un peu houleuse et j’ai fait réduire la voilure et mis à la cape. Le signal en a été fait aux bateaux par un coup de canon auquel ils ont répondu.
A 5 heures du matin, je n’ai plus vu le sieur St Martin. Il faut croire qu’il a mal compris le signal et sera parti sur l’autre bord.
Je ne vois point de terre.

Mercredi 22 Mai 1743

22/05/1743

Je navigue à toutes voiles le jour, à petites voiles la nuit à cause du sieur Peutric que je garde en visuel.
A midi je croyais être à l’Ouest des îles mais la route serait bonne si nous en étions à l’Est à cause des Salvages qui sont en réalité 14 lieues plus à l’Est qu’elles ne sont marquées sur la carte.

Jeudi 23 Mai 1743

23/05/1743

À 10 heures, je me suis aperçu qu’il manquait quelque chose au mât du bateau. J’y ai envoyé mon canot pour faire une réparation et regréer son hunier.
A midi, j’ai aperçu la terre à bâbord qui est la grande île des Salvages. A la pointe du Sud-Ouest, il y a 3 roches dont il faut bien se méfier d’approcher quand on est du côté Ouest.

Vendredi 24 Mai 1743

24/05/1743

J’ai fait différentes routes pour essayer de trouver les îles.
A 7 heures du matin, j’ai vu le pic de Tenerife au Sud-Sud-Ouest où j’ai fait gouverner.
J’ai fait préparer la batterie, comme il convient ici. A 8 heures hier, j’ai mis en panne pour attendre le bateau.

Samedi 25 Mai 1743

25/05/1743

J’ai passé le chenal entre la Grande Canarie et Tenerife de nuit sans dommage. Je n’ai rencontré aucun vaisseau. De plus nous étions bien préparés (voir les 19 et 24 mai).

Dimanche 26 Mai 1743

26/05/1743

Hier, au cours de la visite de la cambuse de l’équipage, il y avait beaucoup de vin de répandu. On a trouvé que, sur 7 barriques, il y en avait 2 qui étaient du vin nouveau de Saintes qui a si fort travaillé qu’il a cassé le fond. On les a transvasées dans des barriques d’eau devant tout l’équipage et procès-verbal a été fait pour notre décharge.

Lundi 27 Mai 1743

27/05/1743

Je fais gouverner pour ne pas trop m’approcher de la côte de Barbarie. J’ai fait le signal de ralliement au bateau.
De l’observation au relèvement, je trouve que la Grande Canarie est marquée 20 milles nautiques trop au Sud.

Mardi 28 Mai 1743

28/05/1743

De 5 à 8 heures, j’ai mis en panne pour attendre le bateau et le laisser aller devant parce qu’il m’a dit qu’il faisait un peu d’eau lorsqu’il forçait.

Mercredi 29 Mai 1743

29/05/1743

Le bateau continue à faire de l’eau. La mer est grosse et changée.
A 11 heures, j’ai vu plusieurs sortes d’oiseaux comme paille-en-cul et autres ainsi que beaucoup de poissons et d’os de seiches.

Jeudi 30 Mai 1743

30/05/1743

J’ai conservé la même voilure. Malgré cela le bateau est encore à l’arrière. J’ai mis en panne pour l’attendre. Pendant ce temps j’ai fait sonder à 130 brasses sans toucher le fond.
A midi, j’ai sondé à 140 brasses. Pas de fond.
L’équipage du Brochet pompe toutes les 2 heures.

Vendredi 31 Mai 1743

31/05/1743

La mer est grosse et le temps humide. Je gouverne le jour à terre et la nuit au large.
J’ai parlé au sieur Peutric, lui ai donné la route pour la nuit et précisé le signal au cas où la sonde rencontrerait le fond.
Ce matin, j’ai fait étalinguer deux câbles et un grelin sur l’ancre. J’ai sondé sans trouver le fond.

Samedi 1er Juin 1743

01/06/1743

J’ai fait gouverner du Sud-Sud-Est à l’Est toute la nuit et sondé sans trouver de fond.
A 11 heures j’ai vu la terre à environ 4 à 5 lieues avec une différence à l’atterrage de 3 lieues plus à l’Ouest. J’ai fait le signal au bateau qui m’a répondu. J’ai continué ma route pour me repérer. A 10 heures du matin, voyant la mer extrêmement changée, j’ai fait sonder et trouver le fond à 40 brasses, sable fin vaseux et petits coquillages.
Je restais hier de 6 à 10 heures du soir en panne pour attendre le bateau qui m’a dit que la grosse mer l’avait beaucoup tourmenté.

Dimanche 2 Juin 1743

02/06/1743

Depuis hier midi, je côtoie la terre à 6 milles marins, conservant environ 10 brasses d’eau, fond de sable fin et vase molle, à toutes voiles dehors en laissant le bateau à l’arrière.
A 6 heures du soir, me trouvant encore à 42 ou 45 milles dans le Nord du Sénégal, j’ai mis en panne pour donner le temps au bateau de s’approcher et pour ne pas dépasser l’arrivée. Ne voyant pas le bateau à cause du grand brouillard, j’ai maintenu un feu toute la nuit.
A 4 heures du matin, j’ai fait servir pour me rapprocher de la terre. A 5 heures, j’ai vu le bateau. Craignant qu’il n’ait jeté l’ancre bien trop au Nord, j’ai fait tirer un coup de canon, signal d’appareiller.
A 10 heures, ½ L. J’ai vu le bâtiment de la Compagnie grâce à son pavillon et ensuite, le fort.
A 11 heures, j’ai fait les signaux indiquant que j’envoyais mon canot porter les paquets aux nageurs qui se tiennent aux brisants. Pendant ce temps, je suis resté en panne pour attendre le canot. J’ai fait faire le salut (au fort) de 9 coups de canon. Un Instant après, ils me l’ont rendu de même. Mon canot étant de retour, j’ai fait route pour aller chercher le mouillage de la barre et y suis arrivé à 3 heures après midi. J’y ai trouvé le vaisseau l’Apollon commandé par M. Taffu de la Thibeaudière, destiné pour prendre un chargement de gomme. Après avoir fait les signaux de reconnaissance, je l’ai salué de 7 coups de canon, comme étant mon ancien.
A mon arrivée, j’ai appris qu’un bateau de barre avait coulé il y a 3 jours.

Lundi 3 Juin 1743

Au mouillage au Sénégal (1er voyage)

Je suis mouillé en rade à l’Est du Vaisseau l’Apollon par les 12 brasses de fond. J’ai envoyé un officier au bord de l’Apollon pour lui donner avis de mon arrivée.

Mardi 4 Juin 1743

Au mouillage au Sénégal (1er voyage)

A 3 heures j’ai envoyé mon canot pour appareiller le bateau du sieur Peutric. A la même heure j’ai entendu tirer du fort. C’était le salut qu’on rendait au sieur St Martin.
Et à 5 heures il est venu mouiller à notre Sud et a salué l’Apollon de 5 coups de canon.

Mercredi 5 Juin 1743

Au mouillage au Sénégal (1er voyage)

A 3 heures ½ le canot de barre est venu à bord avec une lettre de monsieur le juge pour lui donner des vivres qu’il leur manque, et pour aussi repasser le bateau du sieur Martin.
A 4 heures ½ du soir, en même temps sont passés deux bateaux, l’un chargé de gomme et l’autre pour Gorée commandé par le sieur Canlou, officier de l’Apollon.

Jeudi 6 Juin 1743

Au mouillage au Sénégal (1er voyage)

Il tombe un grand serein qui est très malsain.
A 3 heures je suis parti pour le Sénégal. Le bateau pour Gorée est aussi parti.
Je suis arrivé à 7 heures du soir et suis allé saluer les messieurs du Conseil.

Vendredi 7 Juin 1743

Au mouillage au Sénégal (1er voyage)

Les bateaux viennent prendre des effets à mon bord.
Un bateau venant de Gorée commandé par le sieur Caré a mouillé hier soir.

Mardi 18 Juin 1743

Au mouillage au Sénégal (1er voyage)

La haute saison s’est déclarée ce jour par plusieurs éclairs et tonnerre.
Il part souvent de bateaux pour Gorée et il en revient.

Samedi 22 Juin 1743

Au mouillage au Sénégal (1er voyage)

A 9 heures du matin est décédé, Jacques Andouard de Lorient, âgé de 30 ans malade 24 heures.


Passage des Canaries
Passage des Canaries

Cette carte montre la côte telle qu’elle était connue à l’époque (en noir) comparée à la réalité (en couleur).

Le passage des Canaries est une étape importante de ce voyage. La reconnaissance d’une terre bien identifiée permet de recaler l’estime en longitude. Par ailleurs c’est aussi un moment de tension à cause de la proximité des dangers de la côte et des pirates.