Retour de Gorée au Sénégal
Le capitaine de Sanguinet a livré sa cargaison en approvisionnement et passagers pour Gorée et a reçu de nouveaux ordres : il doit retourner au Sénégal.
Le journal de bord vous est présenté ici sous une forme simplifiée et souvent reformulée afin d’en permettre la lecture à ceux qui ne sont pas familiers du langage marin. Certains mots, soulignés en tiretés permettent l’accès à un lexique. Il suffit de placer le pointeur dessus. Chaque jour est accompagné d’un commentaire qu’il suffit de déplier (signe +) ou replier (signe -) selon les besoins. La version intégrale du journal avec les extraits quotidiens du manuscrit est disponible en téléchargement au format pdf.
Lundi 26 Août 1743

A 2 heures après midi, j’ai fait, désaffourcher et embarquer la chaloupe pour appareiller pour le Sénégal.
Commentaire
La Favorite, déchargée de sa cargaison, s’apprête donc à remonter au Nord vers l’embouchure du fleuve où des instructions devraient lui être données. Le capitaine ne sait pas, à ce stade quelle sera sa destination suivante. Il ne peut ignorer cependant que, lors du voyage précédent et sous un autre commandement, La Favorite est allée aux Mascareignes et en Inde.
Mercredi 28 Août 1743

A 3 heures après midi, je suis venu à bord avec le sieur Rebory, auparavant employé principal au comptoir de Gambie et passager pour le Sénégal.
A midi ¾, j’ai appareillé d’un vent de Nord-Nord-Ouest.
A 6 heures du matin, les Mamelles au Nord-Est à 6 lieues.
Par le relèvement, je vois que les courants m’ont porté dans le Nord-Ouest.
Commentaire
La topographie de la presqu’île qui s’avance comme une pointe dirigée vers l’Ouest oblige le vaisseau à contourner d’abord le Cap Manuel qui pointe vers le Sud puis la pointe des Almadies qui forme l’extrémité de la presqu’île à l’Ouest. Après quoi il reviendra vers l’Est pour longer la côte.
Jeudi 29 Août 1743

A 6 heures du soir, le Cap-Vert à l’Est à 5 lieues. Il parait 2 rochers comme 2 vaisseaux. Il y a une longue chaîne de rochers. C’est de cet endroit que je prend mon point de départ.
Commentaire
A chaque étape du voyage, un point de départ est fixé. Ce point, considéré comme fiable, fournit la référence pour le calcul des points suivants et surtout de leur longitude. En effet, chaque couple latitude/longitude n’est que le résultat de l’estime d’après la distance parcourue, évaluée au loch, et le cap suivi depuis le précédent. On comprend que l’incertitude de la position augmente avec la distance dudit point de départ.
Le capitaine place ce point de départ à des coordonnées 14° 45′ N ; 359° 10′. La longitude est donnée par rapport au méridien de Tenerife qui est à 16°38′ à l’Ouest de celui de Greenwich. Ramenées en coordonnées modernes, nous aurions donc une longitude de 17°28′ W. Les valeurs réelles étant 14° 44′ 30″ N, 17° 32′ 30″ W, nous conviendrons que son point de départ est relativement précis pour l’époque.
Vendredi 30 Août 1743

Je me suis aperçu par la vue des Petites Mottes que les marées seraient dans le Nord-Est. C’est pourquoi j’ai gouverné au Nord jusqu’à 5 heures du matin où j’ai fait gouverner au Nord-Est pour me rapprocher de la terre. Pendant la nuit, j’ai fait sonder plusieurs fois jusqu’à midi et trouvé de 115 brasses jusqu’à 65.
A la vue des Petites Mottes, les courants portent au Nord.
Commentaire
La route la plus directe de la pointe des Almadies à l’embouchure du Sénégal longe la côte, rectiligne à cet endroit, en montant vers le Nord-Est. Mais, à la voile, la ligne droite n’est pas souvent la plus rapide ou la plus facile.
Samedi 31 Août 1743

Calme, cependant le vaisseau fait 1/3 de lieue par heure au Nord-Est par la force de la lame. A 1 heure après midi, j’ai aperçu un mondrain qui ressemblait à un vaisseau qu’on a d’abord pris pour la Fière. A 6 heures du soir, j’ai sondé par les 55 brasses. A 8 heures 48 brasses. A 8 heures du matin 64 brasses.
Commentaire
La Favorite est confrontée à des conditions de calme qui n’aident pas la progression et elle régresse même un petit peu depuis la veille.
Après son entrevue avec le capitaine Béhourd le 9 août, le capitaine de Sanguinet s’inquiète peut-être pour La Fière. Et on verra plus loin que cette inquiétude est justifiée. La Fière était repartie de Gorée vers le Sénégal le 12 août et il s’attend à la voir au mouillage dont il est encore à 6 lieues.
Dimanche 1er Septembre 1743

Le temps calme et voyant que les courants portent au Sud-Sud-Ouest, à 1 heure j’ai mouillé un grelin par les 57 brasses. À 4 h½ appareillé et gouverné jusqu’à 10 heures où j’ai mouillé de nouveau par 13 brasses. À 5 heures du matin j’ai appareillé encore une fois. 1/2 heure après, j’ai eu reconnu la Fière. J’ai mouillé par 22 brasses. A 6 heures du matin, j’ai fait les signaux auxquels elle a répondu. A 7 heures, elle a salué de 7 coups de canon que j’ai rendu. Il y avait 2 bateaux de barre à son bord
Suivant mon estime, je serais de quelques minutes (de latitude) trop au Sud. Je compte partir demain si j’ai la brise.
Commentaire
La Favorite ne peut pas aller contre le courant avec un vent si faible. Le capitaine préfère mouiller à nouveau plutôt que de devoir louvoyer. Et le chemin parcouru est bien modeste.
La Favorite suit la même route que La Fière, qui a appareillé de Gorée pour le Sénégal le 12 août. Mais le capitaine sait les difficultés que rencontre ce navire et n’est donc pas particulièrement surpris de l’avoir rattrapé en si peu de temps.
Le capitaine cherche à se rapprocher de La Fière pour mouiller à proximité mais n’y parvient pas et préfère chercher plus au Nord un lieu de mouillage adéquat.
Lundi 2 Septembre 1743

A 2 heures après midi, j’ai appareillé. J’ai gouverné à l’Est jusqu’au mouillage. A 3 heures ½, j’ai mouillé par 12 brasses. Il est venu un bateau de barre dans lequel je suis allé à terre, au Sénégal, avec le sieur Maugueret, mon officier que le Conseil me demande ainsi que tous les passagers.
Commentaire
Le 19 août, à son arrivée de Gambie, le capitaine Béhourd a été cassé de son commandement sur La Fière, par décision du Conseil de la Compagnie des Indes et mis aux arrêts. Il embarquera comme passager sur La Favorite le 28 octobre, en remplacement numérique de Pierre-Léon Maugueret.
Les passagers évoqués ici sont : Julien Kerboula, 21 ans, armurier, Jean Le Coq, 19 ans, également armurier et Pierre Fissier, 30 ans, serrurier, tous 3 envoyés au Sénégal pour 3 ans. En revanche, Joseph Bruneau, 17 ans, passager clandestin n’est pas débarqué. On imagine qu’un arrangement a été trouvé et qu’il a été engagé comme matelot (voir 1er décembre).
Mercredi 4 Septembre 1743

Est arrivé en rade le bateau qui est parti le même jour que moi de Gorée. Hier, le Conseil Supérieur a reçu le sieur Maugueret pour commander la frégate la Fière, le sieur Béhourd ayant été démonté.
Ce matin est arrivé un vaisseau de Nantes, l’Aurore, capitaine le sieur Tuon.
La Compagnie m’a envoyé ordre de prendre une cargaison de noirs pour le compte de monsieur Michel de Nantes pour les porter à Léogane à l’adresse de messieurs Sohel et Michel, les correspondants. Ledit vaisseau est en partie chargé d’agrès et apparaux pour mon vaisseau, un supplément de vivres, comme aussi ceux pour les noirs que je dois prendre. Voilà un grand changement auquel je ne comptais nullement, qui ne me fait pas plaisir.
Commentaire
L’Aurore arrive de Nantes avec le nouvel ordre de mission pour le capitaine et, dans sa cale, de quoi transformer La Favorite de navire de marchandise en navire négrier. On verra plus loin qu’un navire effectuant le commerce triangulaire (voir le commerce maritime au 18e siècle) doit être très polyvalent car à chaque partie de son voyage, il est totalement transformé par les charpentiers.
Gabriel Michel (1702-1765) de Nantes fait partie de l’une des 3 familles de négociants nantais les plus impliquées dans la traite négrière avec les familles Grou et Walsh. Parfois rivales, parfois associées, elles ont établi des comptoirs à Saint-Domingue pour ne laisser à personne d’autre le soin de vendre leur précieuse cargaison.
Le grand changement qui ne fait pas plaisir au capitaine est le fait qu’il était peut-être parti de Lorient avec l’espoir de rallier le Sénégal et de rentrer à Lorient. Outre le voyage beaucoup plus long, prendre un chargement d’esclaves à destination des Caraïbes est une responsabilité importante notamment en raison des risques de mortalité, de rébellion, etc. A moins qu’il n’ait espéré faire le voyage des Indes… Mais sa déception peut être aussi lié au fait qu’on lui retire Pierre-Léon Maugueret, un officier de valeur puisqu’il est désigné pour commander La Fière, et qu’on lui demande de prendre à son bord le capitaine Béhourd dont les qualités personnelles ont conduit le Conseil à une sanction grave… On remarquera que le capitaine de Sanguinet ne fait aucune mention de ce passager encombrant qu’on lui impose.
Vendredi 6 Septembre 1743

Le Conseil a envoyé un des conseillers avec le sieur Maugueret pour le faire reconnaître et prendre possession du commandement de la frégate la Fière pour son retour en France.
Commentaire
Il est intéressant d’observer que le capitaine de Sanguinet note dans son journal une information qui concerne désormais La Fière. Il officialise le fait qu’il lui manque maintenant un lieutenant. Mais c’est peut-être également le signe qu’il se sent toujours concerné par le sort de son ex-second. On verra plus tard qu’il reste attentif au sort de son ancien collaborateur et qu’il a pour lui une sorte d’inquiétude un peu paternelle.
Dimanche 15 Septembre 1743

La frégate la Fière est partie sur les 3 heures et demi du soir et a salué de 5 coups de canon qu’on lui a rendu. J’ai fait faire mes cloisons et monter mes futailles. Je reçois aussi quelque vaisseau chaque jour de ce vaisseau (l’Aurore) pour le mien et, sitôt que les cloisons seront montées, je ferai mon eau.
Commentaire
On imagine volontiers que l’échange de coups de canon saluant le départ de La Fière, commandée par l’ancien second lieutenant de La Favorite, a pu être coloré d’une émotion particulière.
La cargaison d’esclaves représente une grande valeur qu’il ne s’agirait pas de perdre en manquant d’eau. Mais tous ces tonneaux remplis d’eau pèsent lourd et jouent un rôle de lest. Comme La Favorite est déjà lestée avant que le remplissage des tonneaux commence, l’opération consiste à évacuer un poids de lest égal à celui de l’eau que l’on charge.

Cette carte montre la côte telle qu’elle était connue à l’époque (en noir) comparée à la réalité (en couleur).
Le passage du Cap-Vert pose moins de problème au capitaine dans ce sens puisqu’il l’a à vue dans la 1ère partie du parcours. Il sait donc à quel moment il peut virer pour prendre la direction du Sénégal. Pour autant la direction et la force du vent lui impose une allure générant une certaine dérive et il préfère s’éloigner de la côte en navigant vers le Nord. La fin du parcours est ponctuée de plusieurs changement de cap et montre sa difficulté d’arriver jusqu’au mouillage.
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