La frégate
Vie à bord
On dispose de beaucoup moins d’informations sur les navires de commerce que sur ceux de la marine de guerre. Il en va de même pour la vie à bord. Il est très difficile de trouver dans les archives des descriptions du quotidien sur une frégate* de commerce comme la Favorite.

Travail 
À taille équivalente, le navire de commerce disposait d’un équipage 3 fois moins nombreux qu’un navire de guerre. Cela impliquait évidemment un travail plus lourd et pénible pour chacun. 
Comme sur tout vaisseau, les journées étaient soumises aux alternances des quarts*. Leur durée n’était pas toujours la même suivant le pays d’origine ou du type de navigation. Dans l’exemple qui nous intéresse, les indications des heures d’observations, de changements de cap, etc. laissent supposer que le changement d’équipage avait lieu toutes les 4 heures. Les tribordais et les bâbordais se relayaient « à tour de rôle » c’est-à-dire suivant leur inscription dans le rôle d’équipage. Pendant que la bordée* de quart* était mobilisée pour toute manœuvre et réglage des voiles, les autres répartissaient leur temps entre loisirs, repos et entretien du navire. En effet, les cordages avaient fréquemment besoin d’être goudronnés pour les protéger des intempéries, les voiles d’être ravaudées, le pont lui-même demandait à être briqué tous les matins.

Repas 
La nourriture de l’équipage était composée de biscuits de mer, de salaisons, de poisson séché… Les officiers avaient leur propre nourriture, plus riche et mieux équilibrée. On trouve à bord des poules pour leurs œufs mais d’autres volailles également ainsi que des moutons ou des porcs dont la viande fraîche était destinée exclusivement à l’état-major. Une réserve d’eau douce au pied du grand mât (le charnier) était à disposition de l’équipage qui pouvait s’y abreuver sans contrainte. Le règlement prévoyait aussi la distribution quotidienne d’une certaine quantité de vin et d’alcool à laquelle chacun avait droit. On pouvait trouver dans l’alimentation des matelots un peu de viande et de légumes frais après les escales, mais ces « rafraîchissements » ne duraient pas bien longtemps en mer. Chaque membre d’équipage avait sa propre écuelle ainsi que sa cuillère en bois. Le couteau faisait partie de ce qu’un marin porte toujours sur lui et son usage n’était pas réservé au repas. Il mangeait sur le pont ou le gaillard d’avant alors que les officiers disposaient d’assiettes et de couverts et se retrouvaient dans le carré pour leur repas. 
 
Repos 
Le repos, rythmé par l’alternance des quarts, était pris par l’équipage dans des hamacs, appelés branles, partagés entre les bordées* dans l’entrepont*. Celui-ci n’avait une hauteur sous plafond que de l’ordre de 5 pieds (1,65 m) et chacun ne disposait que de très peu d’espace pour dormir et mettre son coffre. C’était donc un sommeil dans un confort tout à fait relatif, En cas d’exercice ou de préparation au combat, les branles étaient pliés et assemblés en protection autour du navire. C’était le branle-bas. 

Distractions 
Les loisirs étaient relativement limités sur un navire de cette époque. On rencontre quelques jeux tels que les dominos ou les osselets. Généralement seuls les officiers savaient lire et écrire. La musique, les chants et la danse permettaient donc aux matelots de garder un contact avec leur culture, leurs villages et maintenaient une cohésion des équipes. Le temps libre était parfois l’occasion de création d’objets en bois, sculptés au couteau. Le marin avait droit à une ration de tabac, généralement chiqué. 

Hygiène 
L’hygiène, déjà très sommaire au XVIIIème siècle, l’était encore plus sur un navire, a fortiori sur un négrier. Pour l’équipage l’eau douce était presque exclusivement réservée à la boisson, Elle était généralement mélangée à de l’eau de mer pour le lavage des corps ou des vêtements. Les toilettes se bornaient à un siège percé au-dessus de l’eau, sans intimité, près du mât de beaupré pour l’équipage, les poulaines. Les officiers, eux, avaient droit d’usage de l’eau douce pour se laver et à des « bouteilles » à l’arrière, sorte de cabinets d’aisance, sur un bord du navire pour le capitaine et sur l’autre pour le reste de l’état-major. 

Santé 
En 1743, on pensait encore que les maladies étaient véhiculées par les odeurs et ce sont elles qu’il importait de combattre et non leurs causes. Il fallait donc purifier l’air par l’aération des cales et entreponts mais aussi avec des parfums ou du vinaigre. On comprend facilement que les conditions sanitaires étaient particulièrement désastreuses sur La Favorite au cours de la traversée transatlantique entre le Sénégal et St Domingue avec 507 captifs au départ ! 
Les cas les plus fréquents de maladie dans la marine de cette époque étaient le scorbut qui apparaissait au bout de quelques semaines par carence de vitamine C, le typhus transmis par le pou, le choléra en lien avec l’eau sale et le manque d’hygiène, la peste dont la puce du rat pouvait être le vecteur, les dysenteries bacillaire et amibienne amenées par l’eau, la fièvre jaune qui pouvait avoir été attrapée par piqûre de moustique tout comme le paludisme. 
Il n’est donc pas difficile d’imaginer comment les immondices de cette surpopulation encore plus concentrée chez les négriers pouvaient favoriser les maladies les plus graves soit directement par développements microbiens soit indirectement en favorisant la prolifération des parasites. 
La syphilis représentait un autre fléau rencontré à bord des navires ayant fait escale dans un port. Si son mode de transmission était connu, il était pourtant extrêmement difficile d’en limiter la contagion en raisonnant l’équipage avant les descentes à terre.  
Les accidents n’étaient pas rares à bord d’un navire comme La Favorite. Les conditions de navigation difficiles provoquaient des chutes depuis les vergues, les canons mal arrimés écrasaient plus ou moins gravement les matelots à proximité. Il arrivait également qu’un homme tombe à la mer. La plupart ne savaient pas nager et les manœuvres de virement étant si longues et hasardeuses, qu'il était souvent difficile voire impossible de le récupérer. 

Religion 
La pratique religieuse était réduite essentiellement à un office dominical. L’aumônier célébrait une messe devant tout l’équipage. En dehors de ça son rôle consistait à l’assistance morale des malades ou accidentés, à la délivrance des derniers sacrements et à la lecture de prières lors de l’immersion d’un corps. Il avait une position intermédiaire entre l’état-major et l’équipage qui lui valait souvent le mépris de part et d’autre. 
Il faut noter que le journal de bord de La Favorite ne mentionne la messe que le 1er dimanche du voyage, le 12 mai 1743. Le R.P. Léonard Fournier, aumônier du navire, semble par ailleurs avoir eu une idée assez personnelle de ses fonctions. Descendu à terre au Sénégal, il n’a plus assuré ses charges pendant plus de 2 mois (voir 6 octobre 1743). Mis en demeure de revenir à bord après le décès d’un membre de l’équipage qui n’avait donc pas pu obtenir l’extrême-onction, il n’a pas daigné non plus se déplacer depuis sa couchette pour un baptême le 15 décembre 1743
La foi religieuse et la superstition se mêlaient dans une sorte de paradoxe et le marin de cette époque réputé très pieu voyait souvent d’un mauvais œil la présence d’un prêtre à bord qui était censé porter malheur. 

Discipline 
La vie à bord était réglée par une discipline très stricte et tout manquement était immédiatement sanctionné. Une fois encore, nous possédons plus d'information sur le fonctionnement dans la marine royale que sur les navires de commerce. Malgré tout il existait beaucoup de similitudes. Une forme de barème établissait les punitions en fonction des fautes commises à bord. Le capitaine représentant l'autorité ultime, c'est à lui que revenait le pouvoir de justice. 
Pour les délits les plus bénins, la sanction consistait souvent en une privation d'alcool (vin, tafia) pendant un temps donné. Plus rarement, une mise au pain sec et à l'eau pouvait accompagner une mise aux fers. L'homme puni était alors exposé à tous sur le pont, les pieds attachés à une barre qui l'empêchait de se mouvoir. Il était interdit à quiconque de lui adresser la parole. Il arrivait également que l'homme soit attaché au pied de mât. 
Des forfaits plus graves pouvaient entraîner des peines afflictives comme des coups de garcettes voire le fouet. Le condamné était alors attaché au cabestan ou à un caillebotis, le dos nu exposé à son bourreau. Le nombre de coups était fonction de la gravité de la faute. 
Les officiers ne pouvaient subir de telles peines et les sanctions consistaient pour eux à des rétrogradations plus ou moins importantes. Les décisions provisoires du capitaine étaient alors éventuellement validées par la hiérarchie après retour à Lorient.

ompagnie des Indes à Port-Louis