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Lettre adressée le 15 janvier 1744
par le Capitaine de Sanguinet 
à la Compagnie des Indes à Lorient

Journal

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Sur la favorite1  
 
Léogane 15 Jan 1744  
 
 
a M David  
voilà ce me semble un triste détail  
M Jamet 29 avril 17442  
 
 
Monsieur,  
 
 
J'eprofitte avec empressement du retour d'un vaisseaux de nantes3 pour avoir l'honneur de vous donner avis demon arrivez à leoganne** le vingt huit decembre avec quatres cens soixantes un noirs vivant restant de cinq cens sept partant de gorée** le dix huit novembre,  
permettés moy que je profitte de cette occazion pour vous renouveller les vœux les plus sinceres que je fais pour la conservation de votre santé et çelle de touttes votre familles4.  
La pluspars de ses mème noirs que je pris à goré** pour completter ma carguaison qui metoit ordonné estoient en apparence en etain5 du supporter les fadigues de lamer quoyque attacqué du scorbut a la bouche et au corps ce qu'on ma contesté jusqu'à ne m'en vouloir pas donner du tout me disant qu'il ne connoissoient pas cette maladie sur lisle de gorée**6. Joze prendre la liberté de vous dire, Monsieur, que les equipages7 ne sauroient guerie decette maladie dans cette isles à plus forte raison des noirs qu'on tiens pour les traveaux du matin au soir dans l'eau demer à casser des rochers8 ou il se blesse et sestroppie. Joint à la dizette9 ou il ont eté reduit avant mon arrivez, le long temps que ses même noirs sont aussy sans embarquer les chagrinnes beaucoup il mengent milles villainny jusqu'au cuir le crappeaux et autres insexte qui les empoisonnes10 et les quarts du temps ne mengent que du poisson sortant de l'eau ce qui leur donnent l'escorbut11, ceux du senegal sont beaucoup mieux, au lieu que les autres aÿant ete blessé et mal guery leurs plaies se rouvre une fois à la mer  
Voÿla ce qui a occazionné la mortalité et les maladies  
Je reçus sy peü de douceur temps pour moy que pour les negres12 ce qu'on pratique ordinairement en partant de la coste de guinée en mill riz et couscoü pillée du tabac du paÿs plus doux et moins cher que celuy de france on ne m'avoit donnée que deux cens cinquante livres de celuy de france qui sest trouvé poury avec cela on na voulüe me donner que deux cens cinquante pippes qui ont été bien tost cassé13, j'ay l'honneur de vous accuser la veritté en tout depuis mon arrivé jusqu'au deux janvier que la livraison sen est fait, il est mort cinq negres çe qui fait cinquante un  
Tous est extrement chers la viande vaut quinze sols la livre et tout a proportion les vins que la compagnie m'avoit m'avoit (sic) envoÿez au senegal se trouve gasté, M Marianÿ correspondant de ladte compie travaille avec diligence aux recouvrements des fonds de la compagnie14 et pour me charger comptant mespedie au quinzes avril15 pour me rendre aupres de vos ordres de qui j'espere que vous vousdrés bien, Monsieur, m'honorer de l'honneur de votre protection qu'il vous a pleü genereüsement m'accorder, je ferez mon possible pour pouvoir la meritter par mon zelle et application amon devoir, ayant l'honneur d'estre dun tres profonds respects,  
 
Monsieur,  
à Léoganne le 15 jer 1744 Votre très humble et tres obeissant serviteur  
desanguinet
Notes : 
1 cette mention semble avoir été ajoutée, peut-être par les destinataires pour mieux identifier l'auteur 
2 cette annotation pourrait avoir été écrite par le destinataire (M Jamet?) avant transmission à M David, dont la fonction reste à découvrir, mais elle pourrait indiquer la date à laquelle la lettre est parvenue à son destinataire 
3 il s'agit de La Renommée qui quitte Léogane pour Nantes le 17 janvier 
4 présenter des voeux de bonne année était donc, déjà à cette époque, une pratique habituelle 
5 en état de supporter 
6 si les noirs entassés à Gorée en attente d'embarquement présentaient déjà des signes de scorbut, c'est donc que depuis plusieurs semaines leur alimentation était gravement carencée 
7 le mot est pris dans un sens plus large que son acception maritime. On écrirait aujourd'hui les hommes ou les gens. 
8 on apprend donc que certains captifs en attente d'embarquement étaient employés à des travaux de terrassement à Gorée, probablement destinés à améliorer l'infrastructure de l'île. 
9 la malnutrition expliquerait donc l'apparition du scorbut avant même que les noirs aient embarqué 
10 il est difficile de déterminer la part de vérité et la part d'exagération destinée à appuyer la démonstration du capitaine. Néanmoins, si les captifs sont effectivement sous-alimentés, il est très possible qu'ils cherchent à compléter leur alimentation en faisant cuire des crapauds et des insectes. 
11 on a ici la preuve que, pour le capitaine, le scorbut était une sorte d'empoisonnement et non, ce qu'on a découvert quelques années plus tard, le résultat d'un déséquilibre alimentaire. 
12 le capitaine fait valoir qu'en maltraitant les noirs, c'est lui qu'on a mal traité et par conséquent, la Compagnie qu'on a lésé. L'argument est habile, et l'annotation portée en tête de la lettre laisse penser qu'il a porté. 
13 le constat est précis, la Compagnie ferait des économies en utilisant davantage les ressources locales moins chères, quand c'est possible, plutôt que celles importées de France. Là encore, prendre la défense des intérêts de la Compagnie est sans doute le meilleur moyen de rester à l'abri des critiques éventuelles. 
14 le capitaine prend soin de louer l'efficacité du correspondant local de la Compagnie 
15 c'est donc le correspondant de la Compagnie qui fixe au 15 avril la date de départ de La Favorite (en réalité elle ne quittera son mouillage que le 19) et on comprend qu'il s'agit de permettre le paiement comptant du sucre, probablement, selon l'usage, moyennant une réduction sur le prix de vente (escompte).

Commentaires : 
  • Cette lettre a été confiée par le Capitaine de Sanguinet au capitaine Fejet (orthographe du capitaine, il pourrait peut-être s'agir du capitaine Fouchez), commandant La Renommée qui a appreillé le 17 pour Nantes. D'après l'annotation portée en tête, elle serait parvenue à son destinataire avant le 29 avril. 
  • Le capitaine semble faire une nette distinction entre les noirs qu'il a embarqués au fleuve Sénégal et ceux qu'il a ensuite embarqués à Gorée. Les seconds auraient été moins bien portants mais il n'aurait pas eu d'autre choix que de les prendre. 
  • On comprend bien que la lettre cherche à plaider la bonne foi. Le Capitaine ne veut rien porter de la responsabilité des pertes de captifs pendant le voyage. Cela dit, comparé à la mortalité générale des transports négriers de l'époque, il se situerait plutôt dans le bas de la moyenne, mais il ne peut pas le savoir.