Commerce maritime
Commerce triangulaire
Le principe du commerce triangulaire repose sur la circulation de vaisseaux dans l'Atlantique en trois temps : la descente vers les côtes africaines avec un chargement destiné au troc contre des esclaves, le transport de ces esclaves jusqu'aux Îles des Caraïbes, et le retour avec un chargement de sucre ou autres denrées des colonies.

 
Le voyage de La Favorite en 1743-1744 constitue une illustration de ce commerce triangulaire. 
 
1er temps : Le vaisseau était chargé de produits particulièrement appréciés par les marchands d'esclaves : des fusils boucaniers, de l'alcool, des tissus, des outils, des bijoux de pacotille notamment de la verroterie, etc. Les armateurs connaissaient les goûts et les besoins de leurs partenaires africains, mais ils cherchent avant tout à faire la meilleure affaire possible et les marchandises chargées sont souvent de mauvaise qualité quand elles ne sont pas frelatées. Dans cette descente vers l'Afrique occidentale, le vaisseau est équipé en transport de marchandises.  
Dans le cas particulier de La Favorite, qui est avant tout un navire de commerce, la traite est considérée comme une partie de ce commerce. Le principe est de transporter vers le comptoir du Sénégal les marchandises réclamées par le comptoir, d’y embarquer ce qu’il vendra à St Domingue (les esclaves) et de rapporter vers la France une cargaison de produit à forte valeur de revente (le sucre) qu’il livrera à la Compagnie.  
 
2ème temps : une fois le vaisseau au mouillage devant la côte africaine, la première opération était le déchargement pour dégager les cales qui seront transformées en transport négrier. Pendant cette opération le capitaine négociait avec des intermédiaires locaux l'échange de ces marchandises contre des esclaves. Ici, le capitaine ne détaille pas les achats des esclaves. Les représentants de la Compagnie se chargent des tractations et son rôle est de les réceptionner, les embarquer et les transporter avant de les vendre. En principe le barème était fixe (par exemple 4 fusils pour un homme adulte en bonne santé), mais bien sûr, comme dans tout commerce, chaque partie voulait y gagner. Pendant que tous les esclaves étaient achetés et montés à bord, le vaisseau devait encore charger assez d'eau et de nourriture à la fois pour l'équipage et pour les Noirs, avant de pouvoir appareiller. La traversée était longue et douloureuse. Le scorbut ne tardait pas à faire des ravages, et il touchait les matelots comme les Noirs.  
 
3ème temps : Arrivé à Saint-Domingue (ou dans une autre colonie) le capitaine déclarait aux autorités son arrivée et sa cargaison. Puis il livrait les Noirs à un importateur blanc s'ils étaient achetés par avance, ce qui est le cas ici, ou bien ils étaient vendus sur le marché aux esclaves. Le journal de bord de La Favorite indique que les premières ventes des esclaves à Léogane se sont faites sur la base de 1.200 £ pour un homme, 1.100 £ pour une femme et de 800 à 900 £ pour les enfants. Le capitaine précise également que ces derniers sont les plus demandés. Le montant total de la vente s’élève à 430.420 £. Ceci laisse penser que les prix des derniers vendus étaient beaucoup plus bas, les captifs restants étant probablement en moins bonne santé ou moins costauds.  
Dès que les Noirs avaient quitté le navire, les travaux d'aménagement commençaient pour remettre le vaisseau en configuration de transport de marchandises. Le sucre était acheté ou échangé contre des esclaves. Il constituait la principale denrée rapatriée en France dans le cadre de ce commerce.  
Le capitaine mentionne l’achat et le chargement de 342 barriques (environ 215 400 litres en considérant la taille particulière des doubles barriques de St-Domingue) de sucre à Cul de Sac. Nous n’avons pas d’information sur le prix d'achat. Il achète également des
« feuillards » à 12“ le paquet sans qu’on sache combien il en acquiert. Les feuillards étaient des "branches refendues de châtaigner ou de saule utilisées pour faire les cerceaux de tonneaux" (source CNRTL). 
 
Les vaisseaux pouvaient également rapporter de l'indigo, très demandé par l'industrie textile. En revanche la durée de la traversée et l'absence de moyens de réfrigération interdisaient tout transport de bananes, ananas ou autres produits comestibles exotiques. 
 
Une des caractéristiques de ce commerce est qu'il était extrêmement lucratif. A titre indicatif, la valeur des 450 Noirs débarqués par La Favorite à Saint-Domingue représente près de 240 fois le salaire annuel du capitaine. Et avec les 430.000 livres correspondant à la vente de ces Noirs, on pouvait se procurer à Granville, la même année, quatre navires de course au large entièrement équipés (source http://www.marins-granvillais.fr).